Peinture : Une leçon d’histoire

La rétrospective d’André-Pierre Arnal à la galerie Bernard Ceysson fait découvrir l’évolution de l’art moderne à partir des années 1960 – avec ses nouveautés et ses défauts.

1353expoAndré-Pierre Arnal n’est pas un artiste contemporain. C’est le premier constat qui frappe quand on se trouve face à ses énormes toiles recouvertes de motifs géométriques, qui s’en tiennent souvent à une bichromie assez austère. Mais cet ascétisme n’est qu’une apparence : il ne naît que dans les yeux du spectateur du 21e siècle – gavé de la vue d’œuvres qui lui en mettent plein les yeux, d’installations interactives et multidisciplinaires qui s’enracinent dans le contexte politique tourmenté de notre époque.

Alors que, au temps où André-Pierre Arnal a commencé à peindre – et à écrire, puisqu’il est aussi écrivain, à l’origine d’une multitude de « livres uniques » -, c’était justement ce minimalisme qui était révolutionnaire. Cette réduction à l’essentiel et ce rejet explicite de toute référence étaient au cœur du mouvement artistique « Supports/Surfaces » dont il était proche au tournant des années 1960 et 1970. « L’objet de la peinture, c’est la peinture elle-même et les tableaux exposés ne se rapportent qu’à eux-mêmes. Ils ne font point appel à un ’ailleurs’ (…). Ils n’offrent point d’échappatoire, car la surface, par les ruptures de formes et de couleurs qui y sont opérées, interdit les projections mentales ou les divagations oniriques du spectateur. La peinture est un fait en soi et c’est sur son terrain que l’on doit poser les problèmes », disait un catalogue d’exposition du groupe au Musée du Havre en 1969. Le groupe a d’ailleurs été de courte durée. Dissous en 1972, il reste pourtant une des formations d’artistes qui ont le plus inspiré les générations qui l’ont suivi, au point que même l’exposition permanente du Centre Pompidou à Paris lui consacre une salle entière.

Pour « Supports/Surfaces » donc, l’hermétisme de l’œuvre est un geste révolutionnaire, car il la libère de toute interférence extérieure en même temps qu’il lui confère un extrême pouvoir. Et André-Pierre Arnal a suivi cette façon de procéder à la lettre. Car, même après la dissolution du groupe, il continue sur cette lancée et n’a en fait jamais changé de point de vue sur la création.

C’est malheureusement là où le bât blesse : il n’y a pas de véritable évolution dans l’œuvre d’André-Pierre Arnal. Certes, pendant les décennies suivantes, il varie les supports et les couleurs. Il va même jusqu’à intégrer des objets récupérés et se lance dans la sérialisation de ses toiles. Mais rien de cela n’est bien nouveau, et n’apporte en fin de course que la reproduction à l’infini du même tableau. C’est un travail de recherche qui rappelle un peu le recueil « Comment une figue de paroles et pourquoi » du poète Francis Ponge, dans lequel ce dernier reproduit sur chaque page à peu près le même poème, illustrant par cela sa recherche de la forme absolue.

Mais là où le poète touche à la perfection, le peintre, lui, donne l’impression de tourner en rond. Avec les années, ses tableaux ont pris plus de profondeur par le biais de la multiplication des supports, mais ils sont et restent enfermés dans la tour d’ivoire datant des années 1960.

Étirée sur une quarantaine d’années, l’œuvre d’André-Pierre Arnal est une illustration parfaite d’une des plus grandes erreurs de beaucoup d’artistes de sa génération – dont l’exemple type serait Daniel Buren – : la recherche d’une formule, d’une image de marque qu’on peut reproduire. Peut-être est-ce aussi l’évolution du marché de l’art – qui a brouillé les frontières entre art et marketing – qui est en partie responsable de cette (non-)évolution. En tout cas, être artiste de nos jours veut dire se confronter au monde, le laisser entrer et le refléter, et non pas se laisser enfermer dans son œuvre. Ce qui ne devrait tout de même pas empêcher un passage par la galerie, car les erreurs aussi ont leur beauté toute particulière.

À la galerie Bernard Ceysson, 
jusqu’au 4 mars.

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