Photographie
 : Avant qu’il ne soit trop tard


Barrages, projets miniers, grandes monocultures… les peuples indigènes sont sous la pression constante d’une mondialisation qui cherche sans cesse de nouveaux espaces. Une exposition photographique à Neimënster vient donner un aperçu de leurs traditions et de leurs luttes en Amérique du Sud.

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(Photo : Jorge Valente)

Deux pièces et une quarantaine de clichés tout au plus. Elle n’est pas bien grande, cette exposition, mais elle frappe vraiment les esprits. Et c’est très bien : devant l’accaparement galopant des terres des peuples indigènes, la première étape, c’est la prise de conscience. Quoi de plus parlant qu’une série de photographies qui présentent ces Lamas, Xerente, Krahô, Kanela et Apinajé chez eux, au travail comme dans leurs loisirs, dans leurs coutumes comme dans leurs luttes politiques ?

C’est d’abord Jorge Valente, jeune photographe portugais installé au grand-duché, qui propose des images d’une netteté impeccable, en noir et blanc comme en couleurs, au cadrage serré et étudié. Il s’est rendu au Brésil, sous l’égide de la fondation « Bridderlech Deelen », et en a rapporté des instantanés saisissants. On y trouve un concentré de l’organisation sociale des peuples indigènes qu’il a croisés, qui contraste avec notre société pour le moins aseptisée : le rôle essentiel des anciens est évoqué par une belle image d’aînée, la spiritualité par ces jeunes femmes qui s’emploient à porter un tronc de palmier pendant la course sacrée de la « Tora », rite de passage à l’âge adulte ou cérémonie conduite lors d’un mariage ou d’un enterrement. Qu’ils sont beaux, ces corps et ces visages habités d’une joie de vivre palpable… mais que la mondialisation menace d’étouffer.

Les panneaux explicatifs, concis mais précis, permettent de se faire une idée des traditions représentées et des défis que la modernité occidentale pose à ces peuples. Ceux-ci cherchent d’ailleurs, puisque l’autarcie n’est plus une solution devant la pression du capitalisme et de l’extractivisme, à mener leurs luttes avec les moyens les plus modernes : au fil des images, on rencontrera un universitaire, une femme politique et un activiste tendant un stylo à la présidente brésilienne pour qu’elle ratifie un document sur le droit des peuples indigènes – d’ailleurs théoriquement garanti dans la Constitution de ce pays.

Plus « naturaliste » dans l’approche, la salle consacrée aux photographies de Walter Silvera propose des images au grain plus gros, en noir et blanc exclusivement et à la lumière moins naturelle et plus retouchée. C’est l’ASTM qui présente son travail. Les explications, moins longues, sont aussi moins politiques, mais les images parlent d’elles-mêmes. Avec une tendresse toute particulière pour les enfants, le Péruvien oppose intelligemment des scènes de jeux insouciants et ce cliché terrible d’une famille réunie autour d’un minuscule cercueil. Pas besoin de longues explications pour comprendre que la mortalité infantile est un fléau bien réel.

Ironie du sort, une activité partie de l’Occident, quoique désormais planétaire, unit dans l’effort physique les peuples évoqués dans les deux salles : le football. Symbole d’une mondialisation galopante et parangon de la corruption et de l’appropriation d’un loisir populaire par une élite avide, c’est pourtant le sport pour lequel ils se passionnent, maillots de l’équipe brésilienne sur le dos pour certains. Est-il déjà trop tard ? Pas forcément, mais il y a du boulot. Surtout lorsqu’on sort de l’abbaye de Neumünster et que l’on débouche sur le parking de l’entrée : dépaysement à l’envers garanti. Mais qu’elle aura fait du bien, cette bouffée d’air frais venue d’Amérique latine ! Espérons qu’elle vaudra de l’attention et des dons aux associations partenaires qui œuvrent sans relâche pour desserrer l’étau sur ces peuples indigènes un rien oubliés.

Au Centre culturel de rencontre Abbaye de Neumünster, jusqu’au 6 janvier 2016. Le centre est fermé du 24 décembre au 3 janvier inclus.

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