Photographie : Empire de l’indifférence


Le Mudam accueille jusqu’au 14 mai l’exposition « Empire », du jeune photographe français Samuel Gratacap. Une plongée dérangeante dans un camp de réfugiés à l’abandon, en plein Sahara.

Il est une des valeurs montantes de la photographie européenne. Samuel Gratacap, 34 ans, formé à Bordeaux et à Marseille, a passé deux ans entre la France et le camp de Choucha, dans le sud de la Tunisie, à quelques kilomètres de la frontière libyenne. Il a immortalisé sur Polaroïd, en vidéo et en photographies numériques la lente agonie de ce monde à part, qui a accueilli pendant plusieurs années des aspirants à une vie meilleure.

À son apogée, en 2011, le camp de Choucha était peuplé par 200.000 réfugiés qui fuyaient le conflit libyen. Puis les chemins de la migration se sont écartés de l’endroit, jusqu’à ce qu’il tombe en décrépitude. Officiellement fermé par les organisations non gouvernementales depuis 2013, le camp n’a pourtant pas été déserté. Entre 300 et 400 réfugiés se trouvent en permanence dans cette étape obligée entre leur pays d’origine et les rives de la Méditerranée, la porte de leur nouveau monde.

Samuel Gratacap a choisi de documenter le déclin du camp et de capturer les vies de ses derniers habitants, venus en majorité de Somalie, d’Érythrée et du Soudan. Ce projet fait écho à ses premiers travaux, pour le journal « Le Monde » ou encore pour ses expositions « Castaways » et « La chance ». « Empire est ma première œuvre réalisée sur le long terme », confiait l’artiste au magazine spécialisé « Aperture » lorsqu’il a présenté son travail. « J’avais la volonté de m’immerger comme je ne l’avais jamais fait, et cela a changé ma vision des choses. Choucha est une bonne illustration du traitement de la crise migratoire par les grands médias. Les réfugiés sont passés de l’ombre à la lumière lors de la crise libyenne, en 2011. Puis ils sont retournés dans l’ombre. »

Après un premier court passage en 2012, Samuel Gratacap décide de revenir, seul, lors de plusieurs séjours, dans le camp. Pour mieux en capturer l’intimité, la froide détermination de ses habitants. « J’ai sympathisé avec certains réfugiés, notamment un groupe d’Ivoiriens qui avait accepté de m’héberger, mais j’ai toujours tenté de conserver une certaine distance, pour aller plus loin dans mon travail. »

Ses clichés témoignent d’un quotidien que les médias oublient souvent. Les coups de fil à la famille restée au pays, l’instant du grand départ, ou plus simplement le passage chez le coiffeur prennent vie sous l’objectif du photographe. Souvent, les visages sont masqués par un voile, les réfugiés photographiés de dos.

L’émotion est là, bien présente, dans cette solidarité de circonstance qui unit ces femmes et ces hommes dans un même destin, au milieu de la désolation. La profondeur de champ laisse deviner l’immensité du désert, le danger des tempêtes de sable, et cet horizon si lointain dont les réfugiés rêvent. « La réalité du camp de Choucha est si complexe que j’ai choisi de le capturer de loin avant de m’approcher, progressivement. » Une manière d’entrer dans le camp pour les visiteurs de l’exposition qui s’arrêteront devant les clichés de baraquements si fragiles, devant ces hommes en costumes de cérémonie, leur seule richesse, ou encore devant ces corps sans visage qui dorment peut-être aujourd’hui en Europe. Le 28 avril, Samuel Gratacap sera présent au Mudam, pour une rencontre avec le public qui promet d’être passionnante.

Au Mudam, jusqu’au 14 mai.

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