Poésie : Dhaka, Luxembourg et le monde


Anglophone mais basé au Luxembourg, Shehzar Doja reste un personnage discret mais très actif de la scène poétique nationale. À la faveur d’une double actualité, le woxx a choisi de le mettre en lumière.

Shehzar Doja, homme de peu de mots – mais poète puissant. (Photo : © private)

On l’a vu notamment à l’occasion des récents palmarès du Concours littéraire national , l’anglais devient une langue de plus en plus vivante sur la scène des lettres luxembourgeoises. Souvent, cependant, le bouillonnement créatif grand-ducal dans la langue de Shakespeare n’est visible que d’une petite minorité de passionnés. Et pourtant, il recèle un potentiel non négligeable de diversification de l’image artistique du pays. Faire briller le Luxembourg à travers la publication régulière d’une revue littéraire de qualité et en anglais, c’était justement l’un des objectifs de Shehzar Doja.

Établi au Luxembourg depuis un certain temps pour des raisons familiales tout en étudiant à l’Open University britannique, le poète est né au Bangladesh, pays de sa mère, et a opté pour la nationalité française de son beau-père. En 2014, il lance « The Luxembourg Review ». Son idée ? Aussi simple qu’ambitieuse : à partir de l’efficace creuset culturel luxembourgeois, publier des voix émergentes de la littérature mondiale et permettre à des écrivains plus expérimentés de transmettre leur expérience. La revue s’organise d’abord en ligne, accueillant des comptes rendus d’œuvres poétiques, mais aussi d’œuvres en prose, et également des entretiens avec des écrivains majeurs, telle Gillian Clarke, élevée en 2008 au rang de « poète nationale » du Pays de Galles.

Des ambitions pour le Luxembourg

Mais Shehzar Doja ne souhaite pas s’arrêter en si bon chemin. Il sait qu’aller loin suppose une multitude de petits pas. Son rêve, c’est de publier une revue papier. La dynamique créée par le site lui permet de nouer des contacts précieux au fil des mois et, à l’automne 2016, le premier numéro de « The Luxembourg Review » sort des presses. Avec ses rédacteurs Martelle McPartland et Nathan Hassall, il a concocté une première mouture qui fait la part belle à la poésie, mais ne néglige pas non plus les nouvelles et les comptes rendus de lectures. Sous des dehors d’amoureux paisible de la poésie, Doja ne manque pas de suite dans les idées et se donne les moyens de ses ambitions.

Signe de la crédibilité acquise par « The Luxembourg Review » en si peu de temps et conformément à l’objectif de la revue, on y trouve déjà des grandes signatures : Gillian Clarke, évoquée auparavant, mais aussi Pierre Joris, auteur luxembourgeois qui écrit en anglais et que le woxx a présenté récemment, ainsi qu’Immanuel Mifsud, une des voix les plus importantes de la poésie maltaise. Pour s’assurer leur collaboration, Shezhar Doja les a rencontrés lors de lectures et a su faire preuve de son enthousiasme et de son sérieux. Tout comme il a pu obtenir de Sudeep Sen, une pointure de la poésie indienne, l’autorisation de publier trois poèmes d’une récente anthologie.

Mais le comité de lecture de la revue a aussi choisi plusieurs voix moins connues. Dans cette catégorie, c’est Karina Fiorini qui surgit de la scène anglophone grand-ducale. La Maltaise est notamment la fondatrice du « Luxembourg Poetry Group », où se retrouvent régulièrement les poètes de langue anglaise. Sombre (« tempered moments / nested in time, and / slim shaving of time regained »), son texte « Graveyard » progresse vers la lumière dans un style particulièrement ciselé dans sa brièveté. L’ensemble des contributions, tout comme la réalisation de la revue en tant qu’objet concret de lecture, est tout aussi soigné. Gageons que le prochain défi du néorevuiste, obtenir l’intérêt des autorités grand-ducales pour l’aider à diffuser « The Luxembourg Review » au niveau international, ne tardera pas à être relevé. La publication est prévue deux fois par an. D’ores et déjà, grâce aux signatures prestigieuses et à la qualité de cette première édition, la revue a attiré l’attention bien au-delà des frontières nationales.

Une revue et un recueil 
cet automne

Soigné, le premier recueil de poésie de Shehzar Doja l’est également. Car, bien entendu, si de nombreuses revues sur plusieurs continents ont déjà imprimé ses vers (« The San Antonio Review », « New Welsh Review », « Monsoon Letters »…), la sortie de ce premier opus est un événement considérable pour le jeune poète. Il s’est non seulement vu publié sous la direction de Sudeep Sen, évoqué auparavant, mais a également pu lire des extraits de ce livre au festival de littérature de Dhaka, la ville où il est né. Au Luxembourg, un lancement conjoint sera organisé au mois de janvier pour présenter l’ouvrage et la revue.

« Drift » est un recueil court mais concentré. Un format qui convient à merveille à la poésie de son auteur, qui procède par images mentales plutôt que par narration. Shezhar Doja a l’art d’installer une ambiance à l’aide d’expressions savamment choisies mais pas ostentatoires : lorsqu’il parle, il élève rarement la voix et compte sur le choix des mots pour véhiculer ce qu’il convient de retenir ; lorsqu’il écrit, il fait de même. Poème court, « Waiting for Wine » en est une illustration : « We are quiet as we walk / in this garden now, // tending grapes / awaiting its fermentation. » C’est tout. Mais ces quatre vers contiennent en eux le temps de la vinification, le temps du mûrissement, voire le temps de la constitution du sol où seront plantées les vignes. Chez Doja, le temps s’étire ou se contracte selon les sentiments. On ressent autant le baiser de l’automne (« so we sat down / and dripped our sorrows / sipping tea together ») que les premières impressions d’un fœtus (« Life exists like a lingering reverie, / trapped incoherently in infinite folds. »).

Lorsque l’auteur se laisse aller à la rédaction de poèmes plus longs, il n’en reste pas moins fidèle à son style. « Colour Blind », probablement le texte le plus émouvant du recueil – et placé au milieu, ce qui n’est pas anodin -, installe une ambiance où l’imagination du lecteur prend le relais. Ce n’est certes pas par hasard que le premier vers demande tout simplement « Where were we ? ». Doja a l’art de ne pas trop en dire, c’est clair. Mais par petites touches, il livre sa palette de nuances, à l’aide d’un vocabulaire savamment distillé pour faire briller devant son lecteur toutes les facettes d’un prisme qui projette toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Et puis elles se combinent : « White light emerges / wrapped in subliminal halos / calling forth the meek / to embrace the saturation of their deposition. »

Avec la parution du premier numéro papier de « The Luxembourg Review » et de son premier recueil cet automne, Shehzar Doja a frappé un grand coup. Plutôt peu expansif de nature, le poète ne manque cependant pas d’ambition pour rehausser la place du grand-duché sur la scène littéraire anglophone mondiale. Déjà, sa grande fierté est d’avoir été sélectionné l’année dernière comme représentant du grand-duché, en compagnie de Jean Portante, pour un projet de poésie dispersée dans la ville d’Amsterdam. Au vu de sa ténacité et de sa défense immodérée de la poésie, on peut déjà prendre rendez-vous pour des surprises dans le prochain numéro de « The Luxembourg Review ».

En janvier : lancement commun du livre « Drift » de Shehzar Doja et du premier numéro de « The Luxembourg Review ». Le woxx en précisera les détails dans son agenda culturel.

https://theluxembourgreview.org

Belief

Together — we are a ‘belief’
lying silently next to each other,
our voices mute,
our thoughts in a dance
flowing, meandering — two truths —
both blessed to be real.



Extrait de « Drift », The University Press, Dhaka, novembre 2016.


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