Poésie et cinéma
 : « On ne parle plus de la beauté »

Si la venue au Luxembourg de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature en 2000, n’a pas été saluée par les autorités culturelles du grand-duché, elle a en revanche obtenu un franc succès auprès des amateurs de littérature, d’art plastique ou de cinéma.

Gao Xingjian avec le galeriste André Simoncini, à l’origine de sa venue, devant une toile peinte cet été. Le Printemps des poètes Luxembourg a également soutenu activement cette visite exceptionnelle. (Photos : woxx)

Gao Xingjian avec le galeriste André Simoncini, à l’origine de sa venue, devant une toile peinte cet été. Le Printemps des poètes Luxembourg a également soutenu activement cette visite exceptionnelle. (Photos : woxx)

woxx : Romancier, poète, essayiste, peintre, cinéaste, dramaturge, metteur en scène, photographe… comment faut-il vous présenter ?


Gao Xingjian : L’art pour moi n’est pas un métier, mais une passion. Je ne distingue pas les disciplines comme notre société le fait habituellement. J’ai joué avec ma mère sur scène dès l’âge de cinq ans, ma première création théâtrale a été montée alors que j’avais dix ans, j’ai pratiqué très tôt le violon, la flûte, le dessin, la peinture à l’huile… et j’ai tenu un journal à partir de huit ans, pour ensuite écrire des poésies et de la fiction. Il y a tout de même une chose qui me manque : même si j’ai une passion pour la musique, je ne sais pas en composer. Alors je l’introduis en permanence dans mon écriture et dans ma mise en scène de théâtre ou de cinéma.

Parlez-nous du film « Le deuil de la beauté », que vous avez présenté jeudi dernier à la Cinémathèque.


C’est ce que j’appelle un ciné-poème. Je m’y débarrasse entièrement de la narration et on n’y trouve pas de rôles au sens cinématographique du terme. J’ai cherché à utiliser le cinéma comme un art total, ce qui pour quelqu’un comme moi est idéal : je peux y mêler la peinture, la danse, le théâtre, la photographie, le jeu des comédiens ou la poésie. C’est pourquoi le film a nécessité une planification méticuleuse et pas moins de sept ans de travail, de la première image recueillie à Venise, dans un palais où se fêtait le Carnaval, à la finalisation.

Le recueil de poésie, qui porte le même titre et que vous avez publié à Luxembourg aux éditions Simoncini, est écrit dans un véritable langage cinématographique perceptible à la lecture. Aviez-vous le film en tête en composant le livre ?


Oui, j’ai en effet créé ce recueil pour préparer le film. Mais attention, ce n’est pas un scénario ; c’est plutôt une sorte d’itinéraire ou de parcours. Dans ce long métrage aussi libre que la poésie et dont les images proviennent du monde entier, il y aurait eu trop de références si je ne m’étais pas donné ce cadre.

« Derrière l’art contemporain, il y a une idéologie révolutionnaire. »

Vous y parlez d’une société où la beauté a cédé le pas à la publicité et au commerce. A-t-elle disparu pour de bon ?


Le film est effectivement une critique de notre société que la politique, les mass media ou la mode ont envahie. On ne parle plus de la beauté. Même l’art qu’on dit contemporain l’exclut, en privilégiant les concepts, les matières ou le design, au point que les œuvres deviennent des « objets » d’art, donc de purs produits commerciaux. Mais tout en étant une critique, « Le deuil de la beauté » est aussi un appel pour une nouvelle renaissance. C’est pourquoi on y trouve de multiples références qui évoquent la beauté dans toutes les cultures, pour montrer que celle-ci a existé et qu’elle a encore un rôle à jouer. Le film a été projeté dans de nombreux pays déjà ; jamais commercialement, j’y tiens beaucoup, mais dans des musées, des festivals artistiques… Chaque fois, l’écho a été très chaleureux.

« Les utopies réalisées sont toujours devenues des cauchemars. »

Où trouver des oasis de beauté dans le désert de la publicité, de la finance et du design ?


Pour peu que les artistes soient conscients de cette maladie de notre société, ils peuvent créer des œuvres où la beauté joue un rôle. Souvent, ils devront le faire en dehors des circuits habituels, qui sont contaminés par les idéologies. Derrière l’art contemporain, il y a en effet une idéologie révolutionnaire qui a influencé des générations de créateurs : faire table rase du passé. Il me semble qu’il faut sortir de ce carcan et s’atteler à décrire les véritables difficultés que connaissent les individus. Mais je n’appelle pas non plus à une contre-révolution : cette dialectique marxiste a beaucoup trop influencé la pensée de notre époque. C’est une recette trop figée qui ne tient pas compte des réalités complexes et insondables de la nature et de l’humanité. J’ai moi-même vécu la révolution culturelle en Chine, dont le but était de faire table rase : le résultat a été une catastrophe sans précédent dans l’histoire. (Gao Xingjian, français depuis 1998, a obtenu l’asile politique dans l’Hexagone en 1988, ndlr.)

1389telexxkulturIl faut donc retrouver la richesse du patrimoine humain mondial.


Oui, car tout en tenant compte du passé, chaque artiste peut y ajouter son affectivité propre. Il ne s’agit pas de copier, mais de s’inspirer. Nous, êtres humains, avons une sensibilité innée qui découle de l’expérience des générations passées. Il y a clairement une accumulation de la culture chez notre espèce, dont il n’est pas raisonnable de se passer.

« La vie est un banquet somptueux / Comment ne pas chanter à gorge déployée ? » : il y a aussi beaucoup d’ironie mordante dans le livre. Est-elle un moyen de supporter ce deuil de la beauté ?


« Art et religion 
sont une sublimation 
des sensations humaines. »

Mon sentiment est plus complexe sur cette question. Il est vrai que beaucoup de personnes attendent la réalisation de leurs utopies. À mes yeux, c’est stupide : les utopies réalisées sont toujours devenues des cauchemars. Mieux vaut apprécier l’instant et créer des choses véritablement intéressantes.

Faut-il alors interpréter votre vers « Le poète a remplacé Jésus » comme une condamnation de l’utopie de la religion ?


Je ne suis pas contre la religion, mais je ne suis pas croyant non plus. Si une personne trouve le calme, la consolation ou la force de vivre dans la foi, c’est son affaire individuelle, tant que la religion ne devient pas un pouvoir politique qui opprime les gens. C’est comme l’art, en quelque sorte : une question de goût. Pour revenir sur les utopies réalisées au 20e siècle, je pense que celles-ci ont été bien pires que les effets des religions. Prenez Mao, par exemple : un numéro récent du « Nouvel observateur » l’a qualifié de « plus grand criminel de l’histoire », en évoquant cinquante millions de morts. C’était pourtant une révolution… Que penser également de la révolution d’Octobre de Lénine ? C’est pourquoi je relativise le côté négatif des religions, d’autant qu’on a de nos jours le choix d’être croyant ou non dans notre société occidentale. Celles-ci datent d’il y a tout au plus trois mille ans ; avant, on avait les sorciers ou les chamans. Il s’agit au fond un phénomène culturel qui atténue la faiblesse de l’individu devant le monde, exactement au même titre que la création artistique. Pour moi, les deux sont une sublimation des sensations humaines. C’est à une telle sublimation que je me consacre.

Les toiles récentes de Gao Xingjian sont à voir à la galerie Simoncini jusqu’au 15 octobre. Le recueil « Le deuil de la beauté » est également disponible à la galerie, en édition de poche ou en livre d’art.

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