Poésie et migrations
 : Bienvenue, poète !


Les hasards de la vie l’ont mené au Luxembourg il y a neuf ans. Antoine Cassar, éternel expatrié, a donc tissé depuis le grand-duché un réseau poétique à base de lyrisme multilingue et d’investissement dans l’humanitaire. Rencontre avec un poète engagé.

Antoine Cassar, 38 ans, poète engagé : ici lors d’une lecture pour le collectif « Keen ass illegal ». (Photo : © Carole Reckinger)

« La langue est la matière première avec laquelle je travaille. » De son activité de traducteur dans les institutions européennes, Antoine Cassar ne dira pas plus. Car de cette matière première il forge aussi des poèmes qui transcendent les frontières, des poèmes à vocation clairement universelle. Une passion qui le fait souvent délaisser la table d’écriture pour participer à des événements festifs autant que militants.

Jongleries de langues

Né à Londres de parents maltais, il baigne dès l’enfance dans le multilinguisme d’un environnement multiculturel. Dès l’âge de huit ans, il passe cinq ans avec ses grands-parents à Malte : c’est là qu’il apprend le maltais, une langue qu’il n’a que peu parlée avec ses parents, souvent absents. Mais déjà il regardait le monde « à travers une fenêtre italienne », conséquence de la présence constante de l’italien dans les médias de l’île à l’époque. S’ensuivent treize ans entre Angleterre, Espagne, Italie et France. Et puis une décision importante : à 26 ans, Cassar retourne pendant deux ans chez ses grands-parents, « pour réapprendre [sa] langue ».

C’est à l’occasion de ce séjour qu’il commence sérieusement son aventure poétique. « Quand je suis arrivé à Malte, en 2004, j’avais cinq langues en tête : l’espagnol, l’italien, l’anglais, le français et évidemment le maltais qui frappait à la porte. Je ne savais pas en quelle langue écrire. À l’époque, en choisir une, c’était exprimer seulement 20 pour cent de ce que j’étais. J’ai donc commencé à jouer avec les cinq à la fois. J’ai écrit des sonnets que j’ai appelés « Mużajk » (« Mosaïques »), où je faisais rimer le français avec le maltais, l’anglais avec l’espagnol, etc. »

Pourquoi la forme du sonnet ? « Pour donner un cadre déjà dense aux poèmes, éviter la dispersion. » Plutôt logique, avec un tel mélange de langues. Mais il ne s’arrête pas là : à l’occasion d’un week-end à Budapest, Cassar feuillette des dictionnaires hongrois et des traductions des poètes locaux. Il commence à expérimenter en introduisant du hongrois dans ses textes, une langue qu’il ne connaissait pas encore. Cela donne le poème « A Dunánál », un titre emprunté au grand József Attila. Introduit en hongrois par « Talán Budapest ég » (« Peut-être Budapest brûle-t-elle »), il se conclut en maltais/anglais par « minn tarf il-pont imkisser inbul biex nara ddub / my tingling western shame in the kidney-brown Danube » (« de l’extrémité du pont brisé je pisse afin de contempler la fonte / de ma honte occidentale qui fourmille dans le Danube marron comme un rein »).

Il répète l’expérience à Istanbul, mélange d’autres langues à ses vers, puis passe à la vitesse supérieure. C’est le long poème « Merħba » (« Bienvenue »), qui mêle plusieurs dizaines d’idiomes et systèmes d’écriture dans une ode à l’hospitalité sans frontières, un thème qui lui est cher. Le texte lui vaut le prix de l’ONG United Planet en 2009. Plutôt qu’une récompense financière, le lauréat se voit proposer un séjour humanitaire : « J’ai passé deux semaines dans un petit village de l’Himachal Pradesh, dans le nord de l’Inde, à enseigner l’anglais et les mathématiques à des enfants en difficulté. C’était une expérience formidable. »

Sa poésie évolue encore. Influencé par Jean Portante, qui l’encourage à exprimer la totalité de ce qu’il est dans une seule langue, il se concentre désormais sur le maltais. Un choix qu’il compare volontiers à celui du poète luxembourgeois et de sa « langue baleine » (woxx 1279), en l’occurrence le français. Dans une boulimie d’écriture il alterne poèmes d’amour, haïkus, éloges de la marche… pour arriver à ce que d’aucuns considèrent comme son œuvre la plus marquante et la plus connue, le poème « Passeport ».

Une poésie militante

Cette idée d’une publication poétique en forme de passeport le hantait depuis longtemps déjà, tant il était fasciné par les ponts que la poésie peut construire entre documents officiels, catalogues… ou menus de restaurant ! Et là, le déclic : « Plus je lisais sur les frontières, plus je voyais à Malte la situation des réfugiés, plus le projet prenait forme. La pointe de l’iceberg est cependant une expérience personnelle : j’ai été presque humilié à la frontière entre Bolivie et Pérou par des soldats en mitraillette qui m’ont fait payer un visa touristique de 30 jours sur la base de ma nationalité ‘exotique’, alors que la personne qui m’accompagnait, citoyenne tchèque, a elle obtenu un visa de 90 jours gratuitement. Deux semaines plus tard, alors que je marchais dans la Patagonie chilienne, les trois premières strophes du ‘Passeport’ me sont venues. » Des strophes notées sur un carnet bleu qu’il a malheureusement perdu depuis, avec tous les mots en quechua ou mapuche qu’il avait collectés.

Rentré au Luxembourg, il ne défait même pas ses bagages et consacre tout son temps libre à la rédaction. « J’allais au boulot comme un zombie, je passais toutes mes nuits sur le poème. » Il se documente de plus belle, épluche notamment « The No-Nonsense Guide to International Migration » de Peter Stalker. Trois semaines plus tard, le texte est prêt. Il est présenté à Malte le 30 décembre 2009, suscitant un engouement immédiat et de multiples collaborations artistiques, tant pour les illustrations que pour les traductions. Une date symbolique qu’il conservera pour la présentation d’un nouveau livre, « Bejn » (« Entre »), en 2011. Le 30 décembre sera aussi l’occasion de présenter son nouvel opus cette année.

Effet boule de neige oblige, la lecture du « Passeport » par Lambert Schlechter au Festival des migrations en 2010 vaut à Antoine Cassar une proposition de collaboration du collectif « Keen ass illegal ». Une occasion en or de concilier militantisme et création : on lui confie la tâche de mettre en place le magazine « Le monde n’est pas rond », une publication artistique sur le thème des migrations. Un magazine papier paraît, puis le format passe au webzine. « Je trouve tous les jours du matériel superbe sur les migrations, que ce soit photos, vidéos ou articles. Mais le principal avantage du webzine, au-delà de l’aspect économique plus facilement abordable, c’est que des artistes qui ne se connaissent pas se retrouvent, collaborent et extraient le meilleur de chacun pour le bien commun. »

Les îles, encore les îles

C’est grâce à cette aventure qu’il rencontre l’artiste Marco Godinho, avec lequel il prépare son prochain livre. Un livre sur les îles, et en particulier leur forme, qui sera le premier d’une toute nouvelle maison d’édition luxembourgeoise. Les textes devraient être présentés fin octobre au festival d’Ubud, en Indonésie, dont le thème est précisément les îles cette année. Ils mêleront d’ailleurs anglais et maltais, en raison des lectures majoritairement anglophones qui alimentent l’imaginaire du poète pour ce projet.

Mais ce choix d’écrire désormais presque exclusivement en maltais ne le prive-t-il pas d’un public plus nombreux ? « Penser uniquement en ces termes serait aussi s’imposer des limites au moment de l’écriture. La chose la plus importante dans la poésie, pour moi, c’est la sincérité. Bien sûr, elle peut conduire au banal, mais il y a des moyens littéraires de la canaliser. Et, finalement, on ne peut être sincère que dans sa propre langue. » Il est vrai que le succès rencontré par le « Passeport » a ouvert bien des portes au poète : il est déjà traduit en huit langues et a attiré l’attention au niveau international. Un succès que Cassar met au service de ses convictions : les profits générés par les ventes du livre sont intégralement reversés à des ONG actives dans le domaine du soutien aux réfugiés et aux demandeurs d’asile.

De l’importance de la traduction

Il ne manque donc pas de traducteurs pour assurer la transmission des poèmes maltais. « Je travaille avec des amis, qui sont, surtout, des poètes eux-mêmes. Il y a d’ailleurs des traductions qui peuvent améliorer l’original. » Précisément, dans le cas du « Passeport », « chaque version est adaptée aux réalités locales, même si le poème reste universel » (voir les extraits en luxembourgeois et en français). La langue comme matière première, toujours. À cela s’ajoutent les nombreuses participations de Cassar à des réunions littéraires, militantes, souvent les deux à la fois. Il va aussi à la rencontre des écoles qui montent le « Passeport » sur scène : c’est dire le retentissement de ce long poème.

De fait, le militant reprend vite le dessus lorsqu’on arrive en fin d’entretien : « Je voudrais encore dire que, le 26 septembre, si nous obtenons les autorisations nécessaires, le collectif « Keen ass illegal » organisera pour la deuxième fois un concert de solidarité en face du centre de rétention du Findel. Lorsqu’on l’a fait il y a deux ans, c’était festif, solidaire, protestataire et créatif en même temps. Malheureusement, nous avons appris que les prisonniers n’ont rien entendu : ils ne savaient même pas qu’on était là ! Alors il faut que cette année l’information passe, qu’ils ouvrent les fenêtres, qu’ils nous écoutent et qu’ils chantent même s’ils le souhaitent. » Pour Cassar, militantisme et poésie semblent indissociables. Et si, selon lui, la sincérité est la vertu des poètes, il n’en manque assurément pas.

Le blog d’Antoine Cassar avec toutes les références de ses ouvrages : 
www.antoinecassar.info

Le « Passeport » est disponible en plusieurs langues sur le site ci-dessus ou dans la librairie de Neimënster.

Un passeport pour tous


(Illustration : Asya Reznikov)

(Illustration : Asya Reznikov)

personne ne te compte pour étranger, allochtone, criminel, immigré illégal, ni extra-communautaire, personne n’est de trop,
personne ne te traite de métèque, bougnoul, raton, y’a bon banania, chinetoque, amerloc, bamboula, feuj,
(…)
il est à toi
ce passeport
pour tous les peuples, et pour tous les paysages,
emporte-le où tu veux, tu n’as pas besoin de visas ni de tampons,
tu peux partir et rester autant que tu veux, il ne se périme pas,
tu peux y renoncer, il n’est pas propriété de l’État, du duc ou de la reine, tu peux même en avoir plusieurs

extrait de « Passeport », traduction française d’Elizabeth Grech.

 

 

keen nennt dech Auslänner, Alien, Kriminellen, Asylant, oder Extra-communautaire, keen ass zevill,
keen nennt dech Gual, Makak, Black, Preiss, Itaker, Nigger, Hottentott, Bounioul, Gringo, Paki, Yugo, Luxo, Ofschaum oder Krätz,
(…)
en ass fir dech
dëse Pass
fir all d’Vëlker, a fir all Géigend,
huel e mat wuer s de wëlls, du brauchs weder Visa nach Stempelen,
du kanns goen oder bleiwe wéi s de wëlls, e leeft net of,
du kanns en ofleenen e gehéiert kengem Staat a kengem Kinnek, net dem Heng a net dem Maria-Theresa, du kanns der souguer méi wéi een hunn

extrait de « Pass », traduction luxembourgeoise de Francis Kirps.

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