Poésie : Traduire, transcrire, grandir


Depuis sa création en 2009, la revue littéraire « transkrit » diffuse depuis la Kulturfabrik d’Esch une conception toute luxembourgeoise de la poésie, entre langues et cultures, la saupoudrant de photographies. Coup d’œil sur le numéro 7 d’une publication atypique.

Jean Krier (1949-2013), poète luxembourgeois à l’honneur du numéro 7 de la revue « transkrit » (Photo : © Yves Noir / Robert Bosch Stiftung)

Sur le stand 606 du Marché de la poésie, qui s’est tenu pour la trente-troisième fois le mois dernier place Saint-Sulpice à Paris, une drôle de revue attendait les visiteurs. Sur ses fonts baptismaux poétiques, la problématique de la traduction. La Kulturfabrik, qui est à l’origine de cette aventure, indique sur son site que « c’est donc logiquement au Luxembourg, pays au cœur de l’Europe et aux trois langues officielles, qu’elle se devait de naître ». Part belle est donc faite aux textes en allemand ou en français, mutuellement traduits afin de transcender leur public national. En effet, les poètes contemporains allemands sont bien souvent ignorés en France, tandis que leurs collègues français brillent par leur absence en Allemagne. Revoilà donc le Luxembourg dans l’un de ses rôles les plus gratifiants, celui de passeur de cultures.

Jean Portante, directeur littéraire de la publication, ajoute volontiers que « transkrit » se veut également un outil qui permette de rendre compte de la vitalité de la littérature contemporaine dans le monde. « Si à l’échelle du Luxembourg la notion de couple franco-allemand est importante, à l’aune mondiale elle l’est moins », ajoute-t-il cependant, avant de détailler le plan qui, depuis 2009, a constitué l’épine dorsale de la revue : un volet franco-allemand, une fenêtre vers la littérature mondiale, un volet luxembourgeois et quelques coups de cœur internationaux. À cela s’ajoute une fenêtre picturale, sous la forme de clichés, car photographie et poésie se ressemblent et se complètent par leur utilisation commune de l’image.

Élargissement du cercle de la poésie

Comme d’habitude, pour cette septième livraison depuis 2009, les auteurs et la photographe sélectionnés sont souvent des artistes que des membres du comité de rédaction ont rencontrés personnellement. Ce qu’ils ont en commun ? « Une voix qui apporte quelque chose à la chose écrite et qu’il vaut la peine de faire connaître », indique Portante. Si la poésie apparaît ainsi comme un cercle restreint, celui-ci est loin d’être fermé : qualifions-le de vertueux plutôt, tant les voix qu’évoque le directeur littéraire tranchent dans la banalité qui guette l’écrit à chaque syllabe. Oui, c’est avec une générosité immense que l’équipe de « transkrit » travaille à l’élargissement du cercle de la poésie, en utilisant habilement ses affinités électives.

Premier auteur mis en vedette de ce numéro, Jean Krier avait déjà été publié par la revue en 2011, l’année où il a obtenu le prix Servais. L’auteur est depuis décédé, en 2013. On découvre dans les poèmes choisis une langue allemande foisonnante, mêlée d’expressions françaises, au rythme syncopé et irrégulier, comme dans cet extrait de « Smic-smac » : « Spricht so der Traum: gerade dann, wenn der Film / gerissen, sollst du einfach da sitzen u / Zuschauer sein. » Volet luxembourgeois oblige, les poèmes ne sont pas traduits.

Les textes d’Ariane Dreyfus bénéficient eux d’une traduction vers la langue de Goethe et de Paul Celan. « De tous les mots / C’est lui le soleil / Mais alors les bras sont assez grands / Ouverts » : ce court poème intitulé « Oui » est très représentatif de la production de la poétesse française que la revue publie. Des phrases concises pour des poèmes ramassés, une économie de mots qui concentre le lecteur sur une image et la fixe dans l’esprit, tout en ouvrant les possibilités d’interprétation. Et une véritable soif de décrire et de vivre dans l’instant, de croquer la vie avant un avenir incertain.

Clarté abyssale du chaos

« Tausend Riesen sind ein Huhn / Elf Narren ein Wal / Aber elf Wale noch kein wahrer Narr. » Le Berlinois Steffen Popp penche lui du côté du surréalisme ou de l’anarchie, à la première lecture en tout cas ; mais de ses évocations quelquefois obscures surgit au fil des poèmes une clarté abyssale, venue d’un rythme envoûtant et d’une faculté rare de donner du sens au chaos, comme dans le poème cité, intitulé « Agenda ». Là aussi, une version traduite est proposée en regard de la version originale, pour rendre la poésie de Popp accessible aux non-germanophones.

Le volet international est consacré à la poétesse colombienne Piedad Bonnett. « Une poésie faisant semblant d’être transparente, mais faite d’ellipses, d’insinuations et de mots tremblants imbibés d’émotion », indique Jean Portante dans son introduction. Avec une douleur indicible et pourtant couchée sur le papier, avec une inspiration dont on préférerait qu’elle fût absente : le suicide de son fils, en 2011. « Je pense à la douceur de posséder seulement ton nom », écrit-elle pudiquement, et comme « janvier revient toujours », ce thème serpente à travers son œuvre et l’on ne peut que s’émouvoir à la lecture de ces vers poignants comme une belle mélodie triste.

Du côté des coups de cœur internationaux, on pourra lire le Catalan Josep Maria Sala-Valldaura (« le foret de l’air / qui perfore les jardins »), l’Italienne Elisa Biagini (« Maintenant est le temps de la / mine de la terre / qui m’effleure la tête ») et l’Allemand Tom Schulz (« Sandbüchse, Zeit / diese tiefblaue preußige Schlüpfer / im Wind »). Enfin, la photographe Carole Reckinger signe les illustrations de ce numéro avec plusieurs de ses désormais célèbres clichés de la marche des sans-papiers réprimée au Kirchberg en 2014 (voir couverture du woxx 1271), ainsi qu’une série prise à Gangjeong, en Corée du Sud, où des villageois résistent contre la construction d’une base navale soupçonnée de faire le jeu des États-Unis dans leur lutte d’influence contre la Chine. Un lien somme toute logique, lorsqu’on sait que le directeur littéraire Jean Portante aime aussi à répéter que « le poète est un résistant », dans notre société de la violence insidieuse.

Les mots s’échappent

Avec plus de deux cents pages, c’est donc un numéro 7 copieux et éminemment sérieux qui est proposé aux amateurs de littérature. Mais attention : qu’on le lise d’un trait ou qu’on picore jour après jour (pourquoi d’ailleurs ne pas faire les deux et relire au gré de ses envies ?), le plaisir reste entier. Même les introductions savent trouver des mots qui viennent du cœur et qui toucheront le plus grand nombre, sans sombrer dans l’exégèse littéraire de niveau universitaire. On ressent en parcourant la revue toute la passion – amoureuse assurément – que ceux qui l’ont créée portent à la littérature en général et à la poésie en particulier. Si l’on ajoute à cela cette pincée précédemment évoquée d’identité luxembourgeoise, sans pourtant qu’on y lise un mot de luxembourgeois – eh oui, il convient ces derniers temps de rappeler que l’identité du grand-duché est multiple, protéiforme tout autant que poétique -, on a là les ingrédients d’un mélange parfaitement réussi.

Ariane Dreyfus l’écrit d’ailleurs, dans un poème qui résume incidemment les sensations du lecteur : « Étonnant / Les mots trop grands deviennent ici / Si petits qu’ils s’échappent ». Qu’ils percent la gangue du papier pour vagabonder dans l’esprit du lecteur qui saura se laisser porter. Qu’ils résonnent fort dans le monde depuis un tout petit pays qui ne se résume pas à des clichés certes vivaces et parfois justifiés. Un objet littéraire unique en son genre en somme, à mettre entre toutes les mains, pour que vive la poésie.

1327_regard_Transkrit7_kleng« transkrit », édité par la Kulturfabrik (transkrit@kulturfabrik.lu). Numéro 7 : 
206 pages, 12 euros. Abonnement : 35 euros pour trois numéros.

Processus digestif


J’ai déjà mangé ma soupe de clous, mon pain de munition,
pain de ronces,
j’ai déjà avalé ma ration de racines et de poisons
et j’ai mâché tout ce que soigneusement tu as mis dans mon assiette.
Regarde comme je suis sage. J’ai déjà tout mangé.
Dans ma gorge le sang commence déjà à monter
une bouillie de mots enflés.


Piedad Bonnett, poème traduit de l’espagnol par Jean Portante

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