Pol Cruchten
 : Parler de mort ou d’amour ?

« Supplication » de Pol Cruchten transpose avec justesse et dignité les propos de la prix Nobel de littérature Svetlana Aleksievitch sur la catastrophe de Tchernobyl.

1362supplicationLors du Luxembourg Film Fest, après avoir vu le clinquant documentaire « Foreign Affairs » de Pasha Rafiy sur le non moins clinquant Jean Asselborn avec tous ses invités de marque, assis dans la fosse de l’arène des Rotondes, en observation ou observé, il était bien utile de vite aller voir « Supplication », du cinéaste luxembourgeois Pol Cruchten. Cet homme de cinéma qui a réalisé de nombreux films forts et justes (« Perl oder Pica » ou « Never Die Young » pour ne citer que ceux-là) est bel et bien intelligent, c’est une constatation indéniable. Dans « Supplication – Voices from Chernobyl », il est parvenu à mettre des images sur les mots de l’auteure nobélisée Svetlana Aleksievitch. À vrai dire, il n’a pas juste apposé des images sur le texte, mais il a trouvé les plus justes, les plus poétiques, qui pouvaient éclairer les témoignages poignants des survivants de la catastrophe de Tchernobyl.

Dans « Supplication », les bouches n’articulent pas, les voix résonnent et s’enfoncent comme des aiguilles sous la peau des nombreux spectateurs transis dans la salle. Ces mots, ces phrases sont soutenus par les regards vides des personnages, dans une nature qui a repris ses droits sur le site du drame de 1984. Pol Cruchten ne souhaitait pas verser dans le réalisme et montrer les nombreux accidentés, handicapés ou traumatisés à travers les images poétiques créées par son directeur photo, Jerzy Palacz. Il a souhaité montrer la beauté de l’être humain, tout comme le fait Svetlana Aleksievitch dans ses livres.

Ce sont deux créateurs complémentaires qui se sont trouvés et qui, à travers leurs œuvres, se rapprochent au plus près de l’être humain et puis s’en éloignent pour bien transposer sa fragilité et sa complexité face aux drames qui lui sont infligés par d’autres êtres humains. Dans le film s’infiltre l’idée que nous ne sommes que des vendeurs d’apocalypse, perfides, résignés et démunis à la fois. « Supplication » sera diffusé en salles, dans de nombreux festivals et sur Arte. Cela fait vraiment sens, car le film ne traite bien évidemment pas seulement de la catastrophe en elle-même, mais des ruptures ontologiques successives que l’humanité subit dans son contexte relationnel, psychologique et naturel. Souvent, rien ne va plus. Mais il est possible de résister et de reprendre vie avec l’amour, tant l’auteure biélorusse que le réalisateur luxembourgeois en sont convaincus.

Il s’agit de la seule raison de continuer à être, et tout tourne autour du souvenir d’un amour perdu ou de la perspective d’un nouvel amour. Le film prend son temps pour poser ce constat. Les personnages étirent quelque peu leurs réflexions ou leurs émotions et reviennent souvent à ce dilemme : choisit-on de parler de mort ou d’amour ? « Supplication – Voices from Chernobyl » est un film hybride et qui a de l’ampleur. C’est un voyage lyrique à travers un drame humain collectif, un film à faire résonner dans sa tête à tout prix.

À l’Utopia.

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