Politique culturelle (2/2)
 : Rien ne se crée, rien ne se perd


Comme nous l’avions annoncé il y a quelques semaines, nous nous penchons sur les derniers développements en matière de politique culturelle, en tentant de décrypter les directions que celle-ci pourrait bien prendre à l’avenir.

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La culture comme « nation branding » : Xavier Bettel vend le film – et le tax shelter – luxembourgeois à Cannes. (Photo : SIP)

Elle a lâché un sacré pavé dans la mare : dans une chronique sur les ondes de la radio publique intitulée « D’Keess op an d’Klacken eraus », la journaliste Cléo Thoma a durement critiqué l’idée d’un appel aux dons pour l’achat d’un tableau de Koekkoek lancé quelques jours auparavant par le ministère de la Culture. Elle a notamment suspecté le gouvernement de vouloir se défaire de ses responsabilités en faisant la promotion du mécénat public, tout en laissant en l’état la politique culturelle actuelle. Une politique qui, en effet, fait toujours de la Culture le parent pauvre des autres ministères en matière budgétaire.

Mais ce qui semble un (faux) pas de plus peut aussi être vu comme une systématisation de la libéralisation de tout le secteur. Ainsi, le sponsoring culturel est devenu une pratique courante et peut même mener à des situations pour le moins paradoxales. Par exemple : l’Abbaye de Neumünster est-elle toujours crédible quand elle organise ou finance des spectacles critiquant la mondialisation ou le poids de la finance quand sur un des murs de son parvis le cabinet d’audit PWC peut se targuer d’être un « partenaire privilégié » ? Ou qui croit encore que les grosses bagnoles devant l’entrée de la Philharmonie sont le produit d’une situation de parking privilégiée ?

L’objectif de favoriser le mécénat culturel a déjà été formulé par les gouvernements antérieurs, et l’actuel n’a fait que le renforcer. Mais toujours sans vraiment s’attarder sur la question de la garantie de l’indépendance des instituts culturels. Alors qu’elle devrait être primordiale. Car c’est toujours l’État qui garantit l’indépendance de la création. Si ce dernier se retire progressivement, il laisse tout un secteur devant le choix de se tourner vers la production d’événements commerciaux ou de se retirer dans l’underground.

Toutefois, croire que la libéralisation en matière culturelle serait un fait nouveau est un leurre. Selon le chercheur Fabio Spirinelli, qui va sous peu présenter un mémoire de master en histoire européenne contemporaine intitulé « De l’enfant pauvre à l’image de marque – une histoire de la politique culturelle au grand-duché de Luxembourg de 1945 à 2015 », ces idées commencent dans les années 1970 sous la ministre Madeleine Frieden-Kinnen, qui a jeté les bases d’un premier fonds, « mais malheureusement sans vraies bases légales et sans avantages fiscaux », explique Spirinelli. Ce n’est qu’en 1982, sous Robert Krieps, que le Focuna (Fonds culturel national) voit enfin le jour. Celui-ci, devenu incontournable dans la majorité des financements culturels et qui se nourrit essentiellement d’une dotation de l’Œuvre nationale de secours grande-duchesse Charlotte, serait pour le chercheur « un pur produit de la crise économique ».

Expression d’une crise durable

Le fait que le Focuna s’est ouvert entre-temps – avec succès – aux mécènes privés et que l’ancienne ministre de la Culture, Maggy Nagel, jouait avec l’idée de faire de lui le seul distributeur de subventions et de conventions à l’avenir démontre aussi comment la crise – ou du moins les idées qu’elle a fait naître – est devenue durable dans la politique culturelle.

Pour Spirinelli, l’évolution du discours politique en matière culturelle a toujours été empreinte d’un aspect économique : « Et quand Xavier Bettel dit que la culture est importante pour la compétitivité du pays, il ne rompt absolument pas avec ce discours. » Un discours qui assimile la création culturelle à l’économie de marché et qui pose aussi la question de l’investissement étatique et de son sens.

« En ce qui concerne l’influence que la politique devrait prendre sur le monde artistique par le biais de ses financements, le discours a toujours été schizophrène », constate le chercheur. « La discussion date des années 1960, à l’époque Frieden-Kinnen, et a évolué sous Robert Krieps. Mais même à cette époque, l’hésitation entre intervention ou non-intervention étatique n’a pas été levée. La nouvelle approche a été surtout de dire que l’État doit coordonner, mais pas décider. »

Depuis les années 1960, voire plus tard, les choses ont bien changé. Après les deux années culturelles européennes en 1995 et en 2007, l’État s’est doté de beaucoup de nouvelles structures. Le problème est que ce surcroît de responsabilités n’a pas été suivi par un surcroît budgétaire. Au contraire, la part de la culture dans le budget annuel est en régression depuis des années : « L’État essaie de compenser ces déséquilibres en poussant vers plus de libéralisation », estime Spirinelli.

Un facteur de plus alors qui explique pourquoi les gouvernements successifs ont toujours tenté de rapprocher la culture du secteur privé. Pourtant, il manque au Luxembourg aussi une réflexion de fond sur la question de l’industrie culturelle et de ses bénéfices. On a l’impression que l’État ne voit la culture que comme un facteur de dépenses : s’il est question de revenus, ils contribuent alors au « nation branding ». Or une véritable industrie culturelle s’est créée au Luxembourg dans les vingt dernières années. Que ce soient les bureaucrates dans les nouvelles institutions ou les techniciens intermittents dans l’industrie du film – tous contribuent au PIB. Une étude faite en France en 2013 (par PWC), a calculé un « PIB culturel » sept fois plus haut que ce que rapportait l’industrie automobile à l’Hexagone. Au Luxembourg, on est encore loin de ces idées. Et il est difficilement imaginable qu’elles soient évoquées au cours des fameuses « assises culturelles » prévues pour début juillet, qui produiront au mieux un meilleur dialogue entre la scène culturelle et « son » ministère, et au pire une simple mise en scène politique de ce dialogue.

Deux facteurs qui poussent 
à la libéralisation

Discours de la crise permanente, tentation de compenser les déséquilibres budgétaires par un appel au privé : on est donc en présence de deux facteurs qui poussent la culture hors du giron étatique, sans que la discussion sur l’intervention des autorités dans la création culturelle ait jamais été menée à bout. Bon, sauf quand le parquet décide de poursuivre de jeunes artistes ayant osé dessiner un poème moqueur à la craie devant la sacro-sainte Philharmonie, bien sûr.

Une dernière chose concerne le ministère de la Culture intrinsèquement : si l’État voulait vraiment s’occuper au mieux de la culture, il ferait mieux d’affecter plus de fonctionnaires dans ce ministère qui est depuis longtemps réputé sous-développé. Ce qui explique aussi pourquoi certains lobbys – musique et film par exemple – s’en sortent mieux que d’autres : un ministère en sous-effectif est tout simplement plus à l’écoute de ceux qui braillent le plus fort.

Mais là aussi, il s’agit d’un très très vieux problème. Comme le raconte Fabio Spirinelli, « dans une de ses toutes premières brochures, datant des années 1970, le ministère de la Culture se présentait déjà comme le ministère où il y a le moins de monde ».


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