Populisme de gauche (1/2)
 : Construire le « peuple »


De l’Espagne au Luxembourg, certains courants de la gauche radicale se revendiquent plus ou moins ouvertement du populisme. Qu’est-ce que le populisme de gauche, d’où vient-il et qu’est-il capable de faire ?

À l’origine de l’idée d’un populisme de gauche européen : le « 15M », ou mouvement des « Indignados » en Espagne. (Photo : Fotomovimiento)

« D’Leit staark maachen ». Rendre forts les gens. C’est le nouveau slogan du parti de gauche Déi Lénk, dévoilé lors de son dernier congrès. Accompagnée d’un cœur, la phrase s’inscrit dans une logique qu’on pourrait qualifier de « populiste de gauche ». En faisant référence à une catégorie pas vraiment définie – les « gens », en opposition, par exemple, au « prolétariat » -, le parti reprend une rhétorique qui se répand, depuis quelques années, au sein de la « gauche de la gauche » européenne.

De Podemos en Espagne à la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, en passant par le courant que représente Sahra Wagenknecht au sein de Die Linke en Allemagne, l’idée d’un populisme de gauche, qui ferait opposition tant au néolibéralisme ambiant qu’au populisme de droite, se fraye un chemin. En partant du constat que les classes populaires, qui représentaient jadis la base sociale des partis socialistes et communistes, se sont soit tournées vers l’extrême droite soit vers l’abstention, le populisme de gauche tel qu’il s’articule en Europe tente le pari de la reconquête de ces classes populaires à travers une réinvention de la rhétorique utilisée par la gauche.

Quand l’Union soviétique s’est effondrée au début des années 1990, une grande partie des repères de la gauche – même de la gauche antistalinienne et critique du socialisme « réellement existant » – s’est effondrée en même temps. C’était la victoire d’un modèle sociétal sur un autre et désormais, il semblait que plus rien ne pouvait arrêter le triomphe du capitalisme occidental. Le mot d’ordre de la « fin de l’histoire », proclamée par le chercheur américain Francis Fukuyama, ne faisait pas halte devant la gauche radicale. En remettant la question de la prise du pouvoir et du changement radical à une échelle mondiale à plus tard, il fallait s’arranger, d’une manière ou d’une autre, avec le système existant – le seul, désormais.

Changer le monde sans prendre le pouvoir

Né sur les cendres de la gauche marxiste d’antan et des « nouveaux mouvements sociaux », le mouvement altermondialiste, qui prit son essor tant avec le soulèvement zapatiste au Mexique qu’avec la « bataille de Seattle » en 1999, allait donner un nouveau souffle à la gauche radicale et permettre de renouer avec les repères des « nouveaux mouvements sociaux ». Il allait aussi accepter le pari du développement d’une perspective qui pourrait se passer d’une quelconque idée de prise de pouvoir. « Changer le monde sans prendre le pouvoir », idée développée par le sociologue et philosophe irlandais John Holloway, allait d’ailleurs devenir l’un des mots d’ordre du mouvement zapatiste ainsi que du mouvement altermondialiste.

Et tandis que la social-démocratie avait adopté en grande partie l’idée d’une fin de l’histoire – adoption actée par le tournant néolibéral des Blair, Schröder et compagnie -, cette idée d’un changement du monde sans passage par une prise de pouvoir au sens léninien du terme allait se frayer un chemin à travers de larges parties de la gauche dite radicale ou alternative au début des années 2000.

Mais peu de temps après eut lieu la grande crise financière de 2007-2008. Prise de court, la gauche radicale avait omis de développer des stratégies pour un tel scénario. Alors que, pour la première fois depuis longtemps, une porte s’ouvrait grand à elle, la « gauche de la gauche » ne savait pas quoi faire de cette ouverture et restait bouche bée. Et alors que l’Europe s’enfonçait dans une politique d’austérité comme seule réponse à la crise et que la social-démocratie s’appliquait à finaliser un processus d’autodestruction entamé depuis les années 1990, notamment en Espagne et en Grèce, la gauche radicale se lança à la recherche de stratégies applicables face aux conséquences de la crise. Une crise somme toute désastreuse pour les classes populaires, à commencer par celles des pays de la périphérie européenne.

Le modèle latino-américain

Et voilà que les regards allaient se tourner, à nouveau, vers l’Amérique latine. Car pendant que dans la plupart des pays européens, la gauche était encore en train de se trouver, en Amérique latine, elle avait pris le pouvoir : en 1998 au Venezuela, en 2002 au Brésil, en 2003 en Argentine, en 2005 en Bolivie, en 2006 en Équateur. Un modèle théorique semblait particulièrement adapté à la lecture de cette déferlante : celui d’Ernesto Laclau – mort en 2014 – et Chantal Mouffe.

Les deux chercheurs, lui argentin, elle belge, qui formaient d’ailleurs un couple, avaient publié en 1985 « Hégémonie et stratégie socialiste : vers une politique démocratique radicale », puis divers autres travaux, parfois communs. Se revendiquant de l’héritage du théoricien marxiste Antonio Gramsci, Laclau et Mouffe avaient tenté de renouveler la pensée stratégique de la gauche radicale.

En partant de l’idée que les « catégories marxistes » ne seraient plus à même d’appréhender les sociétés contemporaines et jugeant la lecture traditionnelle marxiste trop essentialiste, les deux chercheurs proposent une relecture des éléments entrant en jeu dans le combat politique. Les catégories sociales, bien qu’existantes, n’étant pas le seul élément susceptible de construire une volonté collective, Laclau et Mouffe intègrent dans leur lecture d’autres luttes susceptibles de forger une vision du monde : luttes féministes, écologiques, pour les droits des personnes LGBTI, des peuples indigènes.

Il s’agit, pour les deux théoriciens du populisme de gauche, d’unifier la pluralité d’antagonismes et la « multitude de luttes » présentes dans les sociétés contemporaines. Plutôt que le concept d’une révolution animée par des intérêts matériels, c’est le concept d’une « démocratie radicale », au sein de laquelle pourraient s’articuler – et obtenir gain de cause – les demandes diverses qu’ils mettent en avant. Et c’est au concept, construit par le discours et revendiqué en tant que tel, de « peuple » qu’incomberait la responsabilité d’unifier ces luttes diverses. Le « peuple » chez Laclau et Mouffe est d’ailleurs un concept purement politique, par opposition au concept purement ethnique du « Volk » germanophone.

« Nous » et « eux »

Mais la « stratégie populiste » a besoin, à côté du « nous » discursif qu’est le « peuple », d’un « eux » pour fonctionner. L’« illusion de consensus » – titre français d’un livre publié par Chantal Mouffe en 2005 sous le titre anglais « On the Political » – imposé par le néolibéralisme au fil des années 1990 est pour Mouffe une chape de plomb qui étouffe les démocraties occidentales. La politique est pour elle par définition le lieu des antagonismes et du conflit. Il s’agit donc de faire apparaître de nouveaux antagonismes afin de revitaliser la démocratie.

Les premiers à se revendiquer de la stratégie « populiste » – consistant donc à unifier divers secteurs de la société et leurs demandes à travers la construction d’un « peuple » – formulée par Laclau et Mouffe en Europe ? Podemos, sans équivoque. La formation politique issue du mouvement des Indignados de 2011 adopte dès ses débuts une stratégie populiste calquée sur leur modèle. Sous l’influence des expériences latino-américaines – les liens entre la gauche radicale espagnole et celle d’Amérique latine ont toujours été forts -, les fondateurs de Podemos tentent de laisser derrière eux le vieux clivage gauche-droite, vide de sens à leurs yeux, pour laisser apparaître un nouvel antagonisme : celui entre le « pueblo » et la « casta » (« caste »).

Avec un certain succès : après avoir obtenu, peu de temps après sa création, cinq sièges (avec près de huit pour cent des voix) au Parlement européen en 2014 et avoir remporté plusieurs grandes villes lors des élections municipales de 2015, la formation dirigée par Pablo Iglesias engrange plus de 20 pour cent des voix lors des élections législatives de décembre 2015. Aux élections anticipées de juin 2016, Podemos obtient, après s’être allié à la formation de gauche radicale Izquierda Unida, 21 pour cent des voix. Si le parti reste loin d’une prise de pouvoir à la latino-américaine, il a d’ores et déjà réussi à briser le bipartisme espagnol traditionnel – et à revitaliser le débat démocratique ?

La semaine prochaine : Un populisme de gauche luxembourgeois, est-ce possible ?

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