Réfugiés à Esch-sur-Alzette (épisode I) : 300

Avec leur décision d’installer une structure pour 300 réfugié-e-s au cœur du quartier Neudorf à Esch-sur-Alzette, le gouvernement et la commune sont en train de bouleverser un quartier : pour le meilleur pour certains, pour le pire selon d’autres.

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Le pont Neudorf – un héritage des temps industriels

Sauf si vous appréciez de prendre la route nationale pour vous rendre à Kayl, Rumelange ou Dudelange, en traversant Esch-sur-Alzette en tant que non-autochtone, vous ne risquez pas de passer par le quartier Neudorf. Situé derrière le tunnel ferroviaire, il fait un peu bande à part dans l’égrènement des quartiers de la métropole ferroviaire. Ni vraiment « colonie de l’Arbed », ni quartier chic, il passe entre les mailles, même si son histoire est longue et qu’au 19e siècle il abritait déjà des familles ouvrières. Comme la mienne par exemple, qui habitait la rue du « Buergronn », l’avant-dernière maison juste avant le refuge pour chiens. Je me souviens encore des après-midi passés chez mon arrière-grand-tante « Gréidi », qui stockait chez elle assez de vivres et d’équipement pour survivre à n’importe quelle guerre – faut dire qu’après avoir vécu deux guerres mondiales, mieux vaut être préparé. Après le décès de ma bouffeuse de curés préférée en 1989, je n’ai pas beaucoup mis les pieds dans ce quartier, avant de m’y installer en 2009.

Depuis six ans donc, je partage la vie de ce bout de ville plutôt multiculturel et plutôt à gauche, qui connaît aussi les mêmes divisions que le tissu urbain de tant d’autres villes luxembourgeoises et d’ailleurs : dans la rue principale, vous trouverez avant tout des familles portugaises et cap-verdiennes qui habitent de vieilles maisons plutôt bon marché, dans les rues adjacentes situées un peu plus haut sur les flancs du « Nossbierg », il y a les classes moyennes et, tout en haut, un peu de la crème de la crème (entre autres l’ancien ministre et actuel juge européen François Biltgen, à qui les habitants ont même dédié une plaquette et planté un arbre, et l’ex-maire et actuelle ministre de la Santé Lydia Mutsch).

J’attribue le fait que la multiculturalité fonctionne plus ou moins bien à Neudorf plutôt au hasard qu’à autre chose. Il suffit d’ailleurs de passer sous le pont ferroviaire pour se retrouver dans un ghetto lusophone, avec cafés et marchands de sommeil. Mais chez nous, les habitants, qu’ils soient luxembourgeois, portugais, italiens, cap-verdiens, angolais, ex-yougloslaves, polonais ou vietnamiens se saluent dans la rue et les Fêtes des voisins ont tendance à durer longtemps.

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La rue St. Nicolas – une des plus chouettes du quartier.

Que Neudorf ait été choisi pour ce critère est plutôt improbable ; pourtant, ce sera sûrement moins compliqué d’installer une structure pour réfugiés ici que dans des quartiers plus huppés – et ce malgré l’étroitesse des rues et surtout des trottoirs qui longent l’artère principale qui traverse le quartier.

Si jusqu’ici les habitants avaient avant tout défendu le fameux pont ferroviaire désaffecté en métal qui surplombe les voies actuelles et qui est un peu le seul symbole urbain reconnaissable de Neudorf (un cadeau empoisonné d’Arcelormittal en fait, qui veut s’en débarasser aux frais de la commune), il était clair que les choses allaient changer après l’annonce de l’actuelle maire Vera Spautz de l’installation d’un foyer pour 300 personnes – essentiellement des familles avec enfants d’ailleurs, à partir de l’année 2017.

Et c’est ainsi que plus de 200 personnes se sont retrouvées dans la grande salle de la commune d’Esch-sur-Alzette pour écouter et questionner la maire, le ministre de l’Intérieur Dan Kersch (qui comme Vera Spautz compte – voire comptait – parmi les dissidents de gauche dans les rangs socialistes), ainsi que des responsables de l’inspectorat des écoles, de la police, de la santé et de l’immigration.

L’atmosphère n’était pas vraiment solennelle, mais comparée à celle qui régnait lorsque le secrétaire d’État des Verts Camille Gira a tenté de faire avaler la pilule d’une fabrique de bitume dans les environs, ça allait encore.

Dans son discours, la maire a préventivement essayé de calmer les esprits, avant tout en coupant court aux rumeurs d’un deuxième site en face du centre d’intervention des sapeurs-pompiers eschois : « Oui, ce site a été prospecté comme d’autres, mais il n’a pas été retenu. Tout comme l’Escher Muart-Hal – un projet communal de marché couvert qui a fait faillite avant de vraiment fonctionner faute de stratégie convaincante – qui ne sera pas un foyer non plus, mais que l’Olai (Office luxembourgeois pour l’accueil et l’intégration) a loué comme dépôt pour stocker les affaires données par des bénévoles de tout le pays. D’ailleurs, la commune d’Esch, si elle s’est dite ouverte aux demandes du gouvernement, a posé des exigences et a obtenu satisfaction. Ainsi, le foyer déjà existant, situé à côté du café Pitcher – à l’angle de la Grand-Rue et de l’avenue de la Gare -, qui peut abriter entre 70 et 90 personnes, des hommes célibataires pour la plupart, profite depuis le 1er janvier 2016 d’un réel encadrement par deux éducateurs employés par la Caritas. Avant, l’Olai nous faisait toujours savoir qu’il ne disposait pas des moyens pour assurer le suivi des réfugiés. Nous avons aussi obtenu que le nouveau foyer n’accueille que des familles avec enfants. Nous ferons de notre mieux pour les intégrer, même si en ce moment nous ne savons pas encore combien d’enfants il y aura ni quel âge ils auront. Et puis, le foyer du quai Neudorf sera le seul que nous accueillerons sur le territoire de notre commune et cela aussi uniquement pour une durée provisoire de cinq ans. »

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Le quai Neudorf: derrière le parking, la commune et le gouvernement feront sortir de terre le nouveau foyer pour 300 réfugiés.

Même si le provisoire a tendance à durer, pas uniquement à Esch, force est de constater que les restrictions posées ont aussi vocation à étouffer les polémiques. Pourtant, ça ne marche pas à tous les coups : ainsi, l’exclusivité donnée aux familles sera critiquée par un habitant du quartier qui pointe du doigt le phénomène que les familles entières qui peuvent se permettre le périple méditerranéen jusqu’au grand-duché sont en général plus fortunées que celles qui sont forcées d’envoyer leurs maris ou fils dans l’espoir d’un regroupement familial.

Mais on ne peut pas satisfaire tout le monde, surtout lorsque l’affaire est tellement épineuse. Derrière mon pupitre de presse, j’appréhende le moment des questions du public et j’essaie de maîtriser mon souffle à l’avance. C’est vrai que j’ai peur d’être déçu par mon quartier, de l’avoir trop idéalisé.

Et mes craintes sont avérées. Tout juste après le discours rodé du ministre de l’Intérieur, qui est bien forcé de raconter les mêmes salades à chaque meeting (Esch était son septième d’ailleurs), c’est le président de l’association du quartier « Interessenveräin Neiduerf » qui prend le micro. Le vieux monsieur aux cheveux blancs et au visage tout rouge se lance dans une des diatribes bien connues – d’accord pour la solidarité, mais pas chez nous dans le quartier : « Les réfugiés seront trop proches des gens. Nous sommes bien d’accord pour en accueillir, mais pas 300, c’est trop. Nous voulons une distribution égale dans tous les quartiers. » D’après ses calculs, Neudorf pourrait en accueillir au maximum dix, des réfugiés.

J’ai envie de lui dire que, de toute façon, c’est connu : les Arabes se déplacent tous en tapis volant, et que, donc, ils ne seront jamais trop proches des « honnêtes gens ». Mais la maire et le ministre essaient de calmer les peurs de ce monsieur en réexpliquant soigneusement que le site a été choisi selon des critères bien définis et que c’était le seul possible à retenir.

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La maire, Vera Spautz, face aux habitants du quartier Neudorf.

Ensuite sont discutés les thèmes inévitables : la sécurité, l’éducation et l’intégration. À chaque fois, les préjugés et les explications se juxtaposent, comme dans un match de tennis où personne ne prend l’avantage. D’ailleurs, d’après mon décompte, il y a eu trois interventions négatives et trois interventions positives sur les réfugiés. On est donc dans une situation à cinquante-cinquante. Ce qui pourrait être aussi bien pire que mieux, me dis-je en sortant de la salle, finalement moins inquiet que je craignais. Et pourtant, devant la mairie, je tombe nez à nez avec un certain Nico Castiglia que j’avais déjà aperçu traîner dans les couloirs avant.

Connu de la fachosphère locale, où il peine toujours à créer un parti à droite de la droite, il essaie d’entrer en contact avec les personnes ayant exprimé leurs craintes au cours de la réunion. J’entends des bouts de phrase comme : « Mais ils ont une autre religion, ce n’est pas comme les Italiens, les Portugais ou les Yougoslaves. C’est ça qu’on ne nous dit pas… etc. » Bref, ces réunions attirent aussi les vautours de la pire espèce, me dis-je, et je me mets en chemin vers le Pitcher, pour un dernier verre, à côté du foyer déjà existant depuis dix ans.

Websérie : Cet article sera le premier d’une série sur l’installation du foyer sur le quai Neudorf. L’auteur, qui vit à 50 mètres de l’emplacement prévu, suivra peu à peu l’évolution des discussions, des initiatives et finalement de l’intégration (à partir de 2017) des familles syriennes et irakiennes dans le quartier – et cela d’un point de vue volontairement subjectif et personnel.


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