Roy Andersson : Pigeonnier

« A Pigeon Sat on a Branch Reflecting on Existence » n’est pas le degré zéro de l’humour, mais bien de l’humour à moins vingt degrés – et une pièce maîtresse absolue du cinéma scandinave.

Des dents de vampire pour égayer la vie des gens.

Des dents de vampire pour égayer la vie des gens.

Jonathan et son ami Sam ne veulent que du bien à leurs concitoyens. Représentants d’un petit commerce de farces et attrapes, ils font le tour de la ville de Göteborg pour vendre des dents de vampire, des sacs à rire et des masques du type « oncle édenté ». Accessoirement, ils sont aussi le fil rouge du film de Roy Andersson, qui dans cette dernière partie de sa trilogie sur la vie nous amène à voir de l’extérieur ce que nous – les hommes et les femmes – faisons et ce que nous sommes.

Vaste sujet donc, que le metteur en scène maîtrise avec brio. L’homme, que le magazine « Village Voice » a déjà décrit comme « la version slapstick d’Ingmar Bergman » alterne tableaux tristes et absurdes pendant une centaine de minutes. On y voit notamment de longues scènes qui montrent des couples amoureux et silencieux, ou une femme qui joue avec son bébé. On y rencontre aussi des personnages originaux, comme le très vieil homme qui vient boire son verre de schnaps chaque jour dans le même bistro depuis 60 ans – et on comprend pourquoi, par le biais d’un retour en 1943. D’ailleurs l’histoire joue un grand rôle dans « A Pigeon Sat on a Branch Reflecting on Existence ». Ainsi, les grands traumatismes historiques des Suédois prennent vie, comme lors de la descente dans un bistro louche du roi Charles XII, celui qui perdit l’empire suédois contre les Russes en 1709, lors de la bataille de Poltava. Mais la colonisation du continent africain intervient aussi en images explicites.

Des images qui d’ailleurs contrastent toujours avec le reste du film, ne serait-ce que par les couleurs. Alors que le monde dans lequel évoluent Sam et Jonathan est gris et morne, les tableaux historiques sont hauts en couleur. Aussi ces scènes sont-elles plus spontanées, alors que dans les passages « normaux » du film, le rythme est moins soutenu, voire inexorablement lent et les dialogues souvent très répétitifs et absurdes. Ce qui donne au cinéma d’Andersson une touche très personnelle.

Certes, on peut comparer « A Pigeon Sat on a Branch Reflecting on Existence » à du Buster Keaton, du Jacques Tati ou encore au cinéma du Palestinien Elia Suleiman, qui ont tous pratiqué cette sorte d’humour pète-sec où tout se joue dans les intervalles et les absences. Pourtant, de par ses contrastes et son montage qui paraît à première vue dépourvu de sens, Andersson a trouvé sa propre niche.

C’est aussi ce qui rend son long métrage si humain après tout. Il ne filme pas l’existence avec de grandes images et du pathétisme – on est aux antipodes par exemple d’un Terrence Malick, qui avait divisé les critiques avec son très lourd « The Tree of Life » en 2011 -, mais avec amour et humour. L’élément comique permet au cinéaste de créer un lien intime et empathique avec ses personnages. Surtout avec le très pleurnichard Jonathan : celui-ci devient vite un compagnon sur grand écran qui ne quitte plus le spectateur, tant on peut facilement se projeter sur ce personnage attendrissant, philosophe et à fleur de peau.

En somme, « A Pigeon Sat on a Branch Reflecting on Existence » est un joyau extraordinaire comme le cinéma en produit rarement – et à voir absolument.

À l’Utopia

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