Faire de la politique autrement (2/3) : Ruffin, de Nuit Debout 
à l’Assemblée

Faire de la politique autrement ne signifie pas nécessairement se tenir à l’écart de la politique institutionnelle. On peut aussi utiliser les institutions pour y faire entrer une autre façon d’agir : François Ruffin, journaliste, député, grande gueule, montre l’exemple.

Journaliste, réalisateur, 
auteur, député : 
François Ruffin est-il l’avenir 
de la gauche en France ? (© Wikimedia)

Pour l’anthropologue et historien français Emmanuel Todd, il pourrait être le prochain président de la République, celui qui « peut réconcilier la gauche avec les classes populaires ». Député, journaliste et réalisateur, auteur de plusieurs livres : qui est François Ruffin, le parlementaire de gauche qui fait le plus parler de lui en France ?

« Ce matin, on a tapoté à la porte de ma chambre-bureau, au 101 rue de l’Université. J’étais encore au lit, je n’ai pas réagi. La porte s’est ouverte, j’ai grogné un “Je suis là”, et la porte s’est refermée avec un “Oh, pardon !” Comme j’étais réveillé, je suis descendu au petit déjeuner. Quand je suis remonté, les tapis de douche ne trainaient plus dans la salle de bain, la cuvette des toilettes était récurée, les serviettes changées, les poubelles vidées. Le même miracle se reproduit tous les jours. Ce n’est pas l’œuvre d’une fée, non, mais de femmes. »

C’est avec ces mots que François Ruffin a ouvert un discours qui restera dans les annales de l’histoire parlementaire française. Un hommage aux femmes de ménage de l’Assemblée nationale, aussi simple que poignant, et qui, grâce à YouTube, aura été vu plus de 13 millions de fois. Ruffin sait faire parler de lui, et ce alors qu’il n’est pas un orateur du format d’un Jean-Luc Mélenchon – pas du tout, même. Ruffin, à la tribune de l’Assemblée, il cherche ses mots, il bafouille. Il n’a pas la dégaine d’un politicien, et c’est peut-être ça qui le rend aussi proche des « gens ordinaires ».

Pour l’anthropologue et historien français Emmanuel Todd, il pourrait être le prochain président de la République.

Comme quand, vêtu du maillot de l’Olympique Eaucourtois, club de foot d’Eaucourt-sur-Somme, il parle des problèmes auxquels font face les petits clubs sportifs et rend hommage au travail des bénévoles. Discours qui lui aura d’ailleurs valu une amende de près de 1.400 euros pour non-respect du code vestimentaire de l’Assemblée n

ationale. Ou quand il exprime publiquement son soutien aux aides-soignantes des Ehpad (maisons de soins) auxquelles on coupe les moyens.

Né en 1975 à Calais, François Ruffin grandit à Amiens, dans le bassin industriel de la Picardie, en proie – aujourd’hui – aux fermetures d’usines et aux délocalisations. Il y fréquente par ailleurs le collège-lycée jésuite privé La Providence, au même titre que … Emmanuel Macron.

Sa conscience politique, il se la forge, selon ses propres dires, à travers la critique des médias. En 1999, le journal local « Journal des Amiénois » passe sous silence la fermeture de l’usine Yoplait, ce qui révolte le jeune Ruffin. La même année, il fonde son propre journal, « Fakir », « Journal fâché avec tout le monde. Ou presque », dont il continue d’être le rédacteur en chef.

S’ayant découvert une passion pour le journalisme critique – « Je me suis dit que critiquer le média qui se trouve dans toutes les boîtes aux lettres était insuffisant. Il fallait aussi produire de l’information pour montrer ce qui n’est pas montré » expliquera-t-il au journal « Le Comptoir » plus tard -, il entre au Centre de formation pour journalistes, prestigieuse école de journalisme, en 2000.

« L’enseignement, intellectuel et théorique, confine au néant. L’apprentissage, pratique et technique, est infime », décrira-t-il ses expériences dans un livre intitulé « Les Petits Soldats du journalisme », critique acerbe du monde médiatique dominant. « Recopier l’AFP, produire vite et mal, imiter les concurrents, critiquer les livres sans les lire, ne surtout plus penser, trembler devant sa hiérarchie », commente-t-il les enseignements de l’école de journalisme. Le cerveau en aurait été réduit à « un organe inutile, voire nuisible » dans le « sas de désintellectualisation » qu’aurait été le Centre de formation pour journalistes. Néanmoins, il en sort diplômé en 2002.

Le journaliste et désormais réalisateur deviendra vite l’une des têtes d’affiche de Nuit Debout.

Il restera par ailleurs toujours fidèle au journalisme critique, même une fois élu député. Outre son activité de rédacteur en chef au sein de « Fakir », il participera à l’émission « Là-bas si j’y suis » sur France Inter et écrira pour « Le Monde Diplomatique ».

Parallèlement, il publie plusieurs livres, dont un particulièrement remarqué en 2011, « Leur grande trouille. Journal intime de mes pulsions protectionnistes ». Il y développe la théorie du protectionnisme en tant qu’instrument de politique économique au service des gouvernements, au même titre que n’importe quel autre instrument de politique économique. Une théorie qui est loin de faire l’unanimité au sein de la gauche radicale…

Dans un débat l’opposant à Ruffin, l’ancien candidat à la présidentielle du Nouveau Parti anticapitaliste, Olivier Besancenot, affirme ainsi que le protectionnisme est en dernière instance une politique qui sert « à protéger l’économie d’un pays contre la concurrence étrangère » et servirait à alimenter le postulat selon lequel la « concurrence étrangère » serait l’ennemi des travailleurs en France.

S’il n’est donc pas un inconnu au sein de la gauche radicale française, ce n’est qu’en 2016 qu’il deviendra connu de tous. Le 24 février 2016 sort son premier film « Merci Patron ! » – et fait un carton. Protagoniste de son propre film, le documentaire montre le parcours de François Ruffin pour porter auprès de Bernard Arnault, première fortune d’Europe et propriétaire du groupe de luxe LVMH, la voix de la famille Klur, dont le père et la mère ont été licenciés quand l’entreprise Ecce, sous-traitant de LVMH a délocalisé sa production en Pologne. Au chômage et criblé de dettes, le couple de Valenciennes se confie à Ruffin qui porte leur cas jusqu’à l’assemblée générale de LVMH.

(Photo : François Ruffin)

Le film, qui sort alors que le mouvement social contre la loi Travail fait rage en France, remportera le César du meilleur documentaire. Et sera, du moins en partie, à l’origine du mouvement d’occupation des places Nuit Debout. En effet, à l’issue de plusieurs des centaines de séances, auraient eu lieu les premières assemblées générales qui ont débouché sur Nuit Debout. Même si pour certains de ses détracteurs, Ruffin aurait surtout profité du mouvement d’occupation des places pour faire parler de son film…

Avec ses méthodes peu orthodoxes et sa façon « proche du peuple », il est de loin le député de la France Insoumise qui se démarque le plus.

Quoiqu’il en soit, le journaliste et désormais réalisateur deviendra vite, ensemble avec l’économiste Frédéric Lordon, l’une des têtes d’affiches de Nuit Debout. Et comme les leaders d’une de ses sources d’inspiration de l’autre côté des Pyrénées, Podemos, il se servira du mouvement des places comme tremplin pour le monde politique.

En novembre 2016, Ruffin annonce son intention de se présenter aux élections législatives de 2017 dans la première circonscription de la Somme. Il annonce par ailleurs trois mesures concrètes qu’il appliquera une fois élu : son mandat sera révocable et il démissionnera si 25 pour cent des électeurs de la circonscription pétitionnent contre lui ; ses réserves parlementaires – environ 130.000 euros que chaque député peut répartir sur des causes de son choix – seront distribuées selon les décisions d’un jury tiré au sort parmi les électeurs ; il se rémunérera au Smic (salaire minimum) et distribuera le reste de son salaire de député parmi des causes qu’il soutient.

Épaulé par la France Insoumise, le Parti communiste français, Europe Écologie – Les Verts et Ensemble !, il mènera une campagne sous l’étiquette « Picardie Debout » avec le mot d’ordre « Ils ont l’argent, nous avons les gens ». Une campagne inspirée en partie par la « méthode Alinsky » (woxx 1486), basée sur du porte-à-porte et des défilés populaires, des rencontres dans les villages et des matchs de foot.

François Ruffin arrive au deuxième tour des élections législatives avec 24 pour cent des suffrages. Il l’emportera face au candidat La République en Marche avec 56 pour cent des voix. Au parlement, il siège avec la France Insoumise – mais demeure un électron libre. D’ailleurs, d’aucuns soutiennent qu’entre le chef de file du groupe, Jean-Luc Mélenchon, et lui, ce n’est pas le grand amour.

Et pourtant : alors que le patriarche se rapproche de ses 70 ans, Ruffin pourrait tout à fait représenter la relève au sein d’une gauche qui continue à se chercher. Avec ses méthodes peu orthodoxes et sa façon « proche du peuple », il est de loin le député de la France Insoumise qui se démarque le plus. Et contrairement à Jean-Luc Mélenchon, il n’a pas un passé de politicien à son actif.

Puisant à la fois chez Lénine et chez Gramsci, comme chez Alinsky – il a publié des livres destinés à vulgariser les enseignements des trois -, François Ruffin est persuadé qu’il faut « de la souplesse », qu’il faut être au bon endroit au bon moment et qu’il ne faut jamais sous-estimer les colères populaires. Il sait que pour offrir des alternatives, il faut savoir conclure des alliances et il sait qu’une véritable perspective révolutionnaire ne se structure qu’en étant au plus près des « gens ». Et il sait pertinemment que pour construire quoi que ce soit en France, il faut surmonter les – très importantes – divisions qui gangrènent la société française.

Et si, comme pour Occupy aux États-Unis avec Bernie Sanders ou le 15-M en Espagne avec Podemos, le mouvement Nuit Debout, après avoir marqué les esprits en 2016, pouvait vraiment déboucher sur quelque chose de bien plus grand – avec François Ruffin ?


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