Sculptures
 : Les autres possibles de Shingu


Pendant six mois, les jardins du Mudam s’habillent d’une œuvre spectaculaire du plasticien japonais Susumu Shingu. Avec l’exposition « Spaceship », le musée parle d’utopie grâce aux sobres créations d’un chantre de l’écologie.

Au pays de la troisième révolution industrielle, de l’économie circulaire et de la mobilité douce, rien moins qu’étonnant de retrouver l’artiste japonais écolo-contemplatif Susumu Shingu mis à l’honneur par le Mudam. Dans le parc du musée d’art contemporain, la « Wind Caravan » de Shingu se meut au gré du vent. Vingt-et-une sculptures, légères comme l’air, d’un jaune éclatant, dansent avec Éole sous le soleil du printemps. L’effet est réussi et fait de cette caravane une œuvre qui flirte avec l’invisible. Dans un jeu où les éléments se répondent, lumière, vent et précipitations ont autant d’importance que l’œuvre elle-même, lorsque, dans un moment paradoxal, ils la transforment et la réduisent en simple particule du tout. Un instant de zénitude s’empare alors du visiteur, à quelques pas de la frénésie des banques du Kirchberg et des inquiétudes des institutions européennes.

À l’intérieur du musée, même scénario, cette fois-ci aquatique, avec le « Water Tree » qui se plaît à jouer des reflets et des mouvements de l’eau pour mieux tromper le regard. L’élément aqueux est plus important que son support et la construction de l’artiste est vite oubliée au gré des effets de miroirs. Ils renvoient tour à tour les images des visiteurs mais aussi de l’architecture des lieux. Ils vampirisent le tout, l’aspirent dans l’élément premier. Les habitués y verront peut-être l’antithèse d’une autre artiste d’origine asiatique qui occupe les lieux à l’année, Su Mei-Tse et son « Many Spoken Words », fontaine noire et inquiétante d’un monde qui ne serait plus qu’ombres.

Ces deux œuvres emblématiques d’un artiste à la réputation internationale ne cesseront d’interpeller tant elles font écho à la situation du Luxembourg, asphyxié par le dioxyde de carbone de ses routes bondées, entouré de centrales nucléaires et de mines de charbon à ciel ouvert, et tabatière époumonée du nord de l’Europe. Au Mudam, l’air semble plus frais, moins chargé des étranges priorités environnementales du grand-duché.

(Photo : © Susumu Shingu)

Susumu Shingu suggère un autre possible, une énergie verte, un monde qui s’adapte aux contingences environnementales sans chercher à les détourner à son profit. Le résultat est beau comme une utopie pacifiste et en dit long sur ce Japon de l’après-guerre qui a tenté de se reconstruire loin de l’atome, sans parvenir à y échapper.

De « Wind Caravan » à « Water Tree » émergent ainsi ces mondes futuristes dignes de l’univers de Hayao Miyazaki. Ces mondes qui oublient la vitesse au profit de la beauté. En miniatures, imperceptiblement, Susumu Shingu trace les lignes épurées d’accessoires portés par une poésie naturelle. Il abandonne ses créations et les confie aux éléments quand d’autres plasticiens imaginent des écrins sophistiqués pour des œuvres vides de sens.

C’est simple comme un origami, beau comme un jardin japonais, mais cela ressemble beaucoup à une critique de l’époque, faite d’un trop-plein de matière et d’ostentation vulgaire. Tout le contraire de Susumu Shingu.

Au Mudam jusqu’au 6 janvier 2019.

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