Série « Après les papiers » (1/4)
 : Être libre de vivre


Sandra a 20 ans. Originaire du Kosovo, elle est arrivée au Luxembourg en 2010. Ses papiers, elle les a obtenus en 2016 seulement. Elle revient ici sur son parcours de combattante.

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Vue sur Mogila, au Kosovo,
depuis Prilep en Macédoine. (Photo : Markos Kavesna/flickr
)

Je viens de Mogila, un petit village du sud du Kosovo, près de la frontière avec la Macédoine. J’y ai habité jusqu’à mes 14 ans, avec mes parents et mes deux frères.

Nous sommes arrivés à la gare de Luxembourg le dimanche 18 juillet 2010, après un long voyage en camionnette. Il n’y avait personne dans la rue. L’homme que nous avions payé pour nous y amener nous avait dit que nous devions chercher un agent de police et lui demander comment aller au foyer pour demandeurs d’asile. J’étais capable de me débrouiller avec les mots d’anglais que j’avais appris grâce aux soldats américains stationnés dans notre village.

« Quand nous sommes arrivés au foyer Don Bosco, j’ai commencé à pleurer. »

Nous sommes entrés dans une pâtisserie et j’ai demandé à la vendeuse d’appeler la police, parce que nous étions des réfugiés. Elle m’a répondu : « Mais pourquoi devrions-nous appeler la police, si vous n’avez rien fait ? »

Un chauffeur de taxi nous a envoyés au bureau de police de la rue Glesener. Là, un jeune policier nous a dit de prendre un autre taxi et d’aller au Don Bosco. J’ai cru qu’il s’agissait d’un hôtel et que nous devrions payer. Mais il nous a expliqué qu’il s’agissait d’un foyer d’accueil pour demandeurs d’asile. Ma première impression des personnes que nous avons rencontrées a été très positive.

Quand nous sommes arrivés au foyer Don Bosco et que j’ai vu la croix rouge, j’ai commencé à pleurer. Beaucoup de gens nous regardaient et, tout de suite, ils nous ont rassurés, accompagnés à notre chambre, apporté à manger et donné des couvertures… Un monsieur nous a expliqué que le lendemain, on nous appellerait à 7 heures pour aller au ministère.

Le 13 septembre, nous avons été transférés à Weilerbach. Nous connaissions déjà ce foyer, parce que nous avions rendu visite à une famille de notre village qui y était hébergée.

Nous avions trois petites chambres. La mienne avait un lit, une armoire, une table, deux chaises et un lavabo. Tous les meubles étaient en métal. Je pensais que je ne m’habituerais jamais à ce foyer. Ce qui me manquait ? La simple liberté de vivre, surtout à cause de l’organisation très rigide. Des horaires fixes pour manger et pour nettoyer. Gare à ce que les enfants ne cassent rien, parce que sinon, ça allait être rapporté au ministère. Les personnes qui nous rendaient visite devaient partir à 22h, ou alors l’agent de sécurité venait frapper à la porte. Trois jours par mois seulement, nous avions le droit de rentrer après minuit. Nous n’avions pas d’intimité quand nous prenions une douche, car il n’y avait même pas de porte, mais des rideaux. Il y avait souvent des disputes…

Ce même mois, j’ai fait un test de mathématiques dans ma langue maternelle et j’ai commencé à suivre des cours dans une classe composée d’étudiants étrangers récemment arrivés. À l’école, on oublie ce qui se passe ailleurs. C’est comme si vous aviez deux vies séparées. J’ai commencé à apprendre le français et plein de choses ont changé. Même avec les professeurs : certains s’étaient montrés très ouverts dès le début, mais pas tous.

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Devenir infirmière : le rêve de Sandra, qui veut mettre son expérience au service des personnes vulnérables.

Au foyer, j’ai croisé au moins trois mille personnes ! Parfois, la police venait chercher des familles. Du jour au lendemain, des nouveaux occupaient les chambres de gens avec lesquels nous avions commencé à nouer des liens… J’aurais bien voulu leur dire au revoir, mais nous allions probablement ne plus jamais les revoir. C’était terrible. Le pire a été un matin, quand tous les jeunes qui sortaient pour aller à l’école se sont fait contrôler par la police. Nous avons dû montrer nos cartes d’identité. Un garçon de 17 ans, avec qui je m’entendais très bien, a fait semblant de ne rien entendre et a continué de marcher. Alors un policier lui a dit en serbe « Eh, toi, reviens ! ». Nous avons compris et avons pleuré.

« À l’école, on oublie ce qui se passe ailleurs. »

J’ai fait mes études au lycée technique du Centre pendant cinq ans, jusqu’à la classe de onzième. Maintenant, je suis au lycée technique pour professions de santé, à Strassen, parce que je veux être infirmière.

En tant que jeune et étudiante, mon intégration s’est mieux passée – plus rapidement surtout – que celle de mes parents. Mais je me suis interdit pas mal de choses que mes copines faisaient. Elles avaient une situation normale. Moi, j’avais peur d’avoir des problèmes ou d’en causer à ma famille.

Pendant les vacances, avec les autres jeunes du foyer, nous trouvions les moyens de nous amuser : jouer, discuter, aller à la Schueberfouer, à la piscine… Nous étions tous dans la même situation et nous devions nous y faire.

Jusqu’en 2014, je n’avais guère parlé de mes problèmes à mes camarades de classe. Mais cette année-là, la police a voulu entrer dans le lycée pour emmener une fille demandeuse d’asile. Alors j’ai commencé à raconter. Certains ne pouvaient pas imaginer que je vivais dans un foyer, que je n’avais pas de papiers, que je ne pouvais pas voyager… Et on m’a aidée. Même des professeurs ! Il fallait que la société le sache. Il fallait montrer que les demandeurs d’asile ne sont pas là pour vivre sur le dos de l’État, que nous sommes des jeunes comme les autres. Les gens ne connaissent pas la vie des demandeurs d’asile.

Les périodes d’attente sont très longues et angoissantes. La première réponse du ministère est arrivée en mars 2013, trois ans après le premier entretien ! Elle était négative, car la demande n’était pas « assez fondée ». Après une deuxième réponse négative, ma mère est tombée malade. Pourtant, nous n’avons pas obtenu de sursis à l’éloignement. En novembre 2014, nous avons reçu une lettre nous communiquant que nous avions un mois pour quitter le pays. Je me suis beaucoup battue pour pouvoir rester. Mes camarades de classe ont lancé une pétition qui a été signée par toute la communauté scolaire. Même des journalistes sont venus à l’école. Je suis très reconnaissante pour toute cette solidarité.

En juillet 2016, lorsque notre avocat a appelé pour nous dire qu’une lettre était arrivée, j’ai pleuré. Il m’a annoncé que nous pouvions entamer les démarches pour obtenir l’autorisation de séjour. Mon père aussi a pleuré quand je l’ai annoncé à ma famille. Nous étions tous un peu épuisés, après six ans d’incertitude.

« Quand je serai infirmière, je tâcherai de mettre mon expérience au service des personnes vulnérables. »

Nous avons réalisé les démarches indiquées dans la lettre, comprenant aussi un examen médical et une radiographie des poumons, à nos frais. Nous avons remis une copie de la lettre d’autorisation de séjour au ministère et nous nous sommes inscrits dans une commune. Les employés ont été très compréhensifs, tout comme la propriétaire de l’appartement que nous avons loué. Trouver un logement a été une des choses les plus difficiles, vu les prix et le fait que notre situation n’était pas encore complètement régularisée.

(Photo : Pixabay / jackmac34 / PD)

(Photo : Pixabay / jackmac34 / PD)

Entre-temps, de nouvelles perspectives se sont ouvertes. Mon père et mon frère aîné ont réussi à décrocher un contrat de travail, mon petit frère et moi poursuivons nos études. Pour ma mère, on verra. Mes parents, puisqu’ils sont sûrs de pouvoir rester, ont envie d’apprendre une des langues du pays.

Quand je serai infirmière, je tâcherai de mettre mon expérience au service des personnes et, en particulier, de celles qui sont dans une situation vulnérable.

J’ai quelques suggestions pour le gouvernement : améliorer les conditions de vie dans les foyers, réduire les barrières bureaucratiques et combattre les clichés à l’égard des demandeurs d’asile et des réfugiés.

Je souhaite à toutes les personnes qui se trouvent dans la même situation que ma famille et moi il y a encore quelques semaines d’avoir la chance de pouvoir mener une vie normale dans ce pays.


Enfin, les papiers… et après ?

(Paca Rimbau Hernández) – Poussée par la pauvreté, la persécution ou encore la guerre, une personne quitte son lieu d’origine. La plupart du temps, elle espère ainsi améliorer sa vie et celle de sa famille. Arrivée au Luxembourg, elle se retrouve dans un premier temps soit sans papiers soit demandeuse de protection internationale. Si tout va bien, un jour, la bonne nouvelle arrive : les papiers ! Et après ? En août, le woxx vous propose quatre témoignages à la première personne. Cette semaine, la parole est à Sandra, originaire du Kosovo.


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