Série « Après les papiers » (3/4)
 : Comme une pierre taillée


Originaire de Berat en Albanie, Bashkim est arrivé avec son épouse en septembre 2000. Depuis seize ans, ils construisent leur vie ici avec leur fils, qui est né au Luxembourg.

Berat, située sur la rive droite de la rivière Osum. (Photo : Jason Rogers/flickr, CC BY 2.0)

Berat, située sur la rive droite de la rivière Osum. (Photo : Jason Rogers/flickr, CC BY 2.0)

Je viens de Berat, une ville très ancienne au centre de l’Albanie. Elle a hébergé de nombreuses civilisations, dont chacune a contribué à bâtir son histoire et a laissé des traces sur les pierres. Moi-même, je suis comme une pierre taillée : j’ai beaucoup bougé, dans le but de reconstruire le puzzle de la vie.

Pendant ma jeunesse, l’Albanie était trop isolée et fermée. Sous la dictature, la vie était très difficile. Lorsque le système communiste s’est effondré, nous n’avions rien. Comme beaucoup d’autres Albanais, je voulais rejoindre la « terre promise », l’Italie. Alors, en 1990, à l’âge de 22 ans, j’ai embarqué à bord d’un navire marchand à Durrës, le principal port d’Albanie. Cette tentative a échoué. J’ai essayé une deuxième fois, mais les autorités italiennes ne nous ont pas autorisés à rester. Je ne m’étais pas trop renseigné avant de partir. Quand on se trouve dans une situation de misère totale, on ne pense pas aux risques.

Artiste peintre de formation et diplômé en histoire ancienne, j’étais devenu enseignant et je travaillais dans deux écoles de ma ville natale. Mais les salaires ont été gelés. Ma mère était malade, sans revenu, et mon père était déjà à la retraite. Je ne voulais pas vivre à leurs frais. Pourtant, mon père m’a déconseillé de partir. Il pensait que je serais plus utile à mon pays si j’y restais.

« Le Luxembourg, c’était ‘un bon pays’. »

Fin 1991, je suis reparti, mais cette fois, j’ai pris la route à pied, en traversant les montagnes, jusqu’en Grèce. J’y ai toujours travaillé au noir, parfois sur les îles et au Péloponnèse. Pendant quelques mois, j’ai trouvé du travail dans la banlieue d’Athènes. Je rentrais régulièrement chez moi, toujours en traversant les montagnes avec l’aide de passeurs. Il fallait toujours mettre de l’argent de côté pour les payer. Au bout de quelques mois, je parlais déjà assez bien le grec. Je suis resté en Grèce pendant huit ans et demi, sans jamais avoir des papiers. Comme la plupart de mes compatriotes d’ailleurs.

Lors d’un de mes retours en Albanie, j’ai rencontré ma future épouse, elle aussi originaire de Berat. Je voulais qu’elle vienne avec moi en Grèce, mais cela n’a pas été possible. En 1997, la situation en Albanie était à nouveau catastrophique. C’était l’époque des pyramides financières, pendant laquelle la pauvreté de la population s’était encore accentuée. Comme beaucoup d’Albanais, j’avais perdu le peu d’économies que je possédais.

Je me suis marié. En 1999, avec mon épouse, enceinte, nous avons décidé de partir en Angleterre. Arrivés en Belgique, d’où nous devions entreprendre le voyage à l’intérieur d’un container, sur un bateau, un des passeurs m’a reconnu. Il nous a déconseillé de le faire, car c’était très dangereux, encore plus pour une femme enceinte. Il nous a conseillé de venir au Luxembourg, car c’était « un bon pays ». Nous sommes arrivés à la gare de Luxembourg à la mi-septembre. Il faisait très froid et nous n’avions qu’un sac à dos et pas de vêtements chauds. Le passeur nous a dit d’aller au ministère de la Justice, au bureau pour les « demandeurs d’asile ». Les bureaux se trouvaient dans la galerie Kons, en face de la gare.

Pendant une semaine on n’a pas voulu nous autoriser à déposer une demande d’asile. Ils voulaient savoir si j’avais déjà demandé l’asile dans un autre pays. Moi, je ne savais même pas ce que c’était, « demander l’asile ». Enfin, nous avons reçu le papier rose. Et nous avons été hébergés au foyer Don Bosco.

À l’époque, le Don Bosco était un grand bâtiment sans portes ni fenêtres. Je parlais albanais, grec, anglais et italien, mais pas le français ni l’allemand. Nous partagions la chambre avec des familles de pays différents. Malgré les difficultés linguistiques, nous avons réussi à bien cohabiter.

« Le stress tue et défigure l’humain. »

Ensuite, nous avons été transférés au foyer de Mondercange, qui était géré par le propriétaire du café au-dessus duquel il se trouvait. Les horaires étaient très rigides. Si vous descendiez manger une minute après l’heure du repas, vous risquiez de ne rien avoir. Une fois, une dame portugaise qui travaillait au café s’est révoltée et a dit que l’on ne pouvait pas empêcher de manger une femme enceinte. Je ne l’oublierai jamais.

1385RegardsPaca2

« Le jardin du Luxembourg », tableau de Bashkim, dans l’exposition « Citycolors by A.E.A. » Académie européenne des arts), Neimënster (jusqu’au 11 septembre).

En novembre 2000, notre fils est né. Fin décembre, nous avons été transférés au foyer d’Esch. J’ai tout de suite aimé cette ville, qui était très populaire, avec beaucoup d’immigrés, où je pouvais parler italien avec pas mal de gens.

Le 24 juillet 2003, le facteur a remis à mon épouse une lettre recommandée qui nous informait que nous pouvions obtenir une autorisation de séjour, à condition de décrocher un emploi d’abord. Je n’étais pas là, et mon épouse a pensé qu’il s’agissait d’un ordre d’expulsion. Depuis quelques semaines, il y avait beaucoup d’expulsions. La police arrivait et embarquait des familles. Je l’ai trouvée très nerveuse à mon retour. Au début, moi non plus je n’ai pas très bien compris la lettre. Finalement, quand nous avons saisi le contenu, on a pleuré tous les deux.

Nous avons tous les deux essayé de trouver du travail. On a reçu plusieurs promesses d’embauche, mais le ministère ne les acceptait pas. En 2001, j’avais commencé à m’engager dans la vie associative. Ça m’a permis de me faire des amis de tous les horizons. C’était encourageant de partager des espoirs et des problèmes avec d’autres personnes qui avaient quitté leur pays en quête d’une vie meilleure. C’est le Clae (Comité de liaison des associations d’étrangers) qui m’a finalement embauché. Fin octobre 2004, nous avons définitivement reçu notre permis de séjour. 14 mois après la réception de la lettre !

Certaines périodes d’attente sont très longues, surtout au début, entre la date d’introduction de la demande et la première réponse du ministère. Nous avons déposé la demande en septembre 2000 et avons reçu une première réponse négative en octobre 2002. Nous avons introduit un recours et notre demande a encore été refusée à trois reprises.

Je pense aux personnes qui attendent leurs papiers. Le stress tue et défigure l’humain. Comment peut-on laisser des personnes pleines d’énergie enfermées dans un foyer, dépourvues de toute possibilité de travailler, de mener une vie régulière, réduites à un numéro et en leur donnant 25 euros par mois ? Je crois qu’il faudrait accorder plus d’attention à ces personnes et leur ouvrir des possibilités, et ne pas les laisser pourrir dans une chambre. Par mon travail, je rencontre beaucoup de personnes demandeuses d’asile qui montrent de l’enthousiasme pour apprendre, pour construire, et qui mériteraient mieux.

« Je me considère albano-luxembourgeois. »

Je suggérerais au gouvernement luxembourgeois d’accélérer les procédures, de ne pas jouer avec les espoirs des gens. Chaque personne a quelque chose de positif à offrir à ce pays, mais il faut lui en donner la chance.

Le temps est passé vite. J’ai fait des études d’informatique et je travaille dans un « Internetstuff », où je dispense aussi des formations. J’ai appris le luxembourgeois et j’ai la double nationalité, albanaise et luxembourgeoise. Au fait, je pense que tous ceux qui vivent et travaillent ici devraient avoir le droit à la nationalité luxembourgeoise. Dans mon cœur, je me considère albano-luxembourgeois, car le Luxembourg est ma deuxième patrie. Mon épouse a également fait des études et a un emploi qui lui plaît bien. Notre fils est devenu un jeune homme.

Actuellement, je suis moins actif dans le monde associatif et je consacre davantage de temps à ma passion : la peinture. J’ai toujours peint, même quand j’étais sans papiers et sans domicile fixe. Maintenant, je le fais plus intensivement et systématiquement. J’ai participé à plusieurs expositions dans différents pays. Je suis membre, entre autres, de l’Académie européenne des arts. Mon rêve, c’est d’exposer un jour dans mon pays natal.


Enfin, les papiers… et après ?

Poussée par la pauvreté, la persécution ou encore la guerre, une personne quitte son lieu d’origine. Elle espère ainsi améliorer sa vie et celle de sa famille. Arrivée au Luxembourg, elle se retrouve soit sans papiers soit demandeuse de protection internationale. Si tout va bien, un jour, la bonne nouvelle arrive : les papiers ! Et après ? En août, le woxx vous propose quatre témoignages à la première personne. Cette semaine, la parole est à Bashkim, originaire d’Albanie.



Kriteschen an onofhängege Journalismus kascht Geld - och online. Ënnerstëtzt eis! Kritischer und unabhängiger Journalismus kostet Geld - auch online. Unterstützt uns! Le journalisme critique et indépendant coûte de l’argent - en ligne également. Soutenez-nous !
Tagged . Bookmark the permalink.

Comments are closed.