Série : What the facts ?! (7)
 : Journalisme et vérité(s)

Objets de haine ou d’espoir, les journalistes sont interpellés par la discussion sur les « fake news ». L’esprit critique qui fait partie du métier devrait s’exercer non seulement contre les « méchants populistes », mais aussi contre le mainstream… et contre eux-mêmes.

Les quatre vérités ? Un caractère mobile d’imprimerie, vu sous trois angles différents. Depuis leurs débuts, les technologies de communication ont été utilisées pour mentir… et pour réfuter les mensonges. (Wikimedia / Alba Diez Martinez / CC BY-SA 3.0)

Ouf, on a eu chaud ! Lors des élections françaises, les perfides manipulations des puissances de l’ombre – la Russie et l’extrême droite américaine – ont échoué. Malgré les « Macronleaks », la France n’a pas voté pour le chaos, mais pour l’ordre. Notre rôle de journalistes est de dénoncer les machinations des forces populistes et de plaider la cause des remèdes en train d’être mis en place. Ainsi, les opérateurs comme Facebook et Google ont promis de rajouter des filtres pour enrayer la diffusion de tout ce qui est « fake news ». L’Allemagne envisage de lourdes amendes pour les opérateurs, les encourageant à supprimer les informations suspectes de manière préventive. Et la Chine fait mieux encore en affirmant sa souveraineté nationale sur l’internet et en appuyant les sites diffusant des messages positifs. Contribuons tous à nettoyer les médias sociaux au karcher !

Oui, ce qui précède est un « fake statement », une caricature de la bien-pensance médiatique. Car l’indignation généralisée contre les « fake news », contre les argumentations irrationnelles et contre les trolls et les bots qui les relaient est doublement hypocrite. Tout d’abord parce que des manipulations et de l’arrosage, tout le monde en fait. Reprocher à Donald Trump d’avoir « surévalué » le nombre de spectateurs lors de son investiture est absurde, alors que depuis deux siècles, tous les organisateurs de manifs font de même, tandis que la police s’amuse à sous-évaluer ce même chiffre – des « alternate facts » avant la lettre !

Ensuite, ce qui est présenté comme un nettoyage de l’internet est en vérité une mise sous tutelle. Car qui sélectionnera les « fake news » qu’il faut faire disparaître ? Le gouvernement et accessoirement les opérateurs eux-mêmes. Au risque d’expurger non seulement les « mensonges avérés », mais toute information considérée comme indésirable. Parallèlement, les grands opérateurs monnaient leur domination du marché en vendant une meilleure visibilité à ceux qui peuvent payer. Si les « Trumperies » ou les Macronleaks conduisent à renforcer le contrôle et la distorsion de l’internet par le pouvoir politique et celui de l’argent, le remède risque d’être pire que le mal.

Personne ne croit les fake news

Alors, quel rôle pour le journalisme en cette ère « post-truth » ? Plutôt que de crier au loup, il convient d’analyser et de contextualiser le phénomène, comme le fait le woxx avec la présente série. Ainsi, une partie des articles précédents expliquent très bien que le phénomène de la manipulation de l’information n’est pas nouveau, mais qu’il s’est en quelque sorte démocratisé grâce à l’internet.

Est-ce grave ? N’oublions pas que sur l’internet ne circulent pas seulement rumeurs et coups de gueule. Il rend également accessibles au grand public les informations et prises de position originales, comme la vidéo de tel événement ou le communiqué de telle ONG. En principe, un ou une netizen critique et motivé-e, aidé-e par un journalisme de qualité qui l’épaule à trouver et à évaluer ces informations, peut se forger sa propre opinion. Les trucages et détournements restent possibles, mais sont d’un maniement délicat : la réfutation peut devenir aussi virale que le buzz original et obliger – comme dans l’affaire Lunghi – les manipulateurs à s’expliquer. Quant aux médias qui opèrent à coups de ouï-dire et de demi-vérités, leurs adeptes sont en permanence confrontés à des mises en doute des infos qu’ils reprennent. Certes, cela n’empêche pas certains – comme avec le grand classique qu’est la Bild-Zeitung – de penser qu’il doit y avoir du vrai dedans. Mais ce type de média finit par n’être cru qu’à moitié, ce qui relativise sa capacité de nuire.

Notons que pour contrecarrer les manipulations d’où qu’elles viennent, pour bénéficier du potentiel de clarification et d’émancipation de l’internet, il faut bien que les informations circulent librement. En tentant de filtrer et de bloquer certains types de nouvelles ou de prises de parole, on s’éloigne de l’idéal des Lumières qui veut que la sagesse passe par la libre expression. Et on ne ferait que confirmer l’impression des « victimes du populisme » que « la vérité » leur serait imposée par les élites mainstream.

Tous les journalistes mentent

N’oublions pas que l’engouement pour des sources d’information douteuses est aussi dû au sentiment qu’ont de nombreuses personnes d’être trompées et trahies par les journalistes et les experts. « Croire » aux « fake news » est une façon de dire : « Nos mensonges valent bien les vôtres. » Une réaction compréhensible, car les sources d’information classiques – cela vaut aussi pour le woxx – ne sont pas non plus irréprochables en ce qui concerne la vérification des faits. Surtout, comme l’ont rappelé les discussions lors des référendums de 2005 et 2015 au Luxembourg, certains sujets et opinions sont sous-représentés dans ces médias. Alors oui, le danger est réel qu’une frange de la population s’enferme dans une « filter bubble ». Mais que dire de la bulle dans laquelle évolue la majeure partie des élites politiques et médiatiques, croyant tout savoir et méprisant le « peuple ignorant »…

La priorité, pour la presse en général, n’est donc pas simplement de fournir des contre-informations face à ce qui est perçu comme des « fake news » émanant de mouvements politiques ou de puissances étrangères « mal intentionnés ». Et quand elle le fait, il convient d’avoir recours à la pédagogie – expliquer comment une rumeur a pu se propager, montrer sur quels points il y a manipulation. Une telle critique est d’autant plus convaincante qu’elle n’occulte pas la part de vérité qu’il peut y avoir et ne cède pas à la tentation d’insulter les gens pour leur crédulité.

Afin de regagner la confiance du public, les médias devraient aussi s’occuper un peu plus des « fake news » émanant du mainstream politique ou de pays alliés. Ainsi, le woxx a été seul à dénoncer la manipulation par le gouvernement des chiffres sur le tourisme à la pompe. Quant aux récits de la glorieuse guerre contre l’État islamique, ils rappellent ceux des guerres du Golfe en 1991 et 2003, dont les horreurs et ignominies n’ont été révélées que longtemps après.

Les opinions, ça n’existe pas

Une des difficultés du débat sur les « fake news » provient de ce que la plupart des informations diffusées ne se réduisent pas à des faits. Certes, une donnée numérique, qu’il s’agisse de clients de stations-service ou de jeunes chômeurs est vraie ou fausse. Mais elle est choisie parmi de nombreux autres chiffres, et présentée de manière à éclairer les citoyens… ou à les induire en erreur. Ainsi, dans le temps, le Statec, sans doute sur demande du ministre François Biltgen, s’était attelé à recalculer le taux de chômage des jeunes. Jusque-là, il était déterminé par une méthode conduisant à une surévaluation drastique. Hélas, la nouvelle méthode donna un taux artificiellement bas… présenté néanmoins par le ministre comme le « vrai » chiffre du chômage des jeunes (woxx 915).

Des faits, on passe à leur sélection et leur présentation, puis à leur interprétation. Là, l’idée qu’il y aurait du vrai et du faux n’est pas seulement absurde, mais aussi dangereuse. Que la langue luxembourgeoise est parlée par plus de gens que jamais auparavant est incontestable. Mais en déduire que les doléances des clients de boulangeries et des patients d’hôpitaux d’être mal compris seraient infondées est une interprétation… hautement contestable. Et c’est précisément la discussion sur l’interprétation à donner aux faits qui constitue le cœur de la culture démocratique.

Le rôle des médias dans cette discussion est à la fois de fournir les informations nécessaires pour la comprendre et – côté médias partisans ou simplement engagés – de mettre en avant leur positionnement sur la question. Les journalistes sont donc supposés enquêter à charge et à décharge, et au minimum ne pas occulter des informations et arguments importants, même si ceux-ci ne vont pas dans le sens de leurs conclusions. Plutôt que d’afficher une neutralité qui souvent n’est que façade, il convient d’assumer et de rendre transparent un éventuel engagement, par exemple en séparant l’information et le commentaire.

Le mainstream a raison

Tout cela vaut aussi pour les médias alternatifs comme le woxx, sachant que notre lectorat n’attend sans doute pas dans chaque article sur l’énergie atomique de se voir expliquer pourquoi, malgré ses possibles avantages, le nucléaire nous semble une voie sans issue. Mais dans la mesure où l’aide à la presse luxembourgeoise nous donne les moyens de pratiquer un journalisme de qualité, le public peut attendre de nous des informations fiables et un certain équilibre entre engagement et objectivité. Imaginons que demain, on découvre une méthode de recyclage des déchets nucléaires vraiment propre. Nous devons alors être les premiers à reprendre l’information, même si elle fournit un argument à nos adversaires de toujours.

D’un autre côté, les médias alternatifs ont un rôle qui les rapproche des « méchants populistes » : contester les vérités établies. Cela passe parfois par la dénonciation de fausses informations, mais se joue le plus souvent au niveau de l’interprétation des faits. Alors que le mainstream s’inquiète par exemple de la « dette laissée à nos enfants » en pensant aux prêts contractés par le gouvernement, une vision économique alternative amène à s’inquiéter bien plus de la pollution et du manque d’infrastructures durables que nous laissons derrière nous.

Ce type de combat de David contre Goliath justifie, jusqu’à un certain point, qu’on enquête à charge seulement, afin de pouvoir dénoncer les déséquilibres du monde – en attendant de pouvoir les analyser. Ainsi les alliances de l’industrie pharmaceutique ou des multinationales agroalimentaires avec les institutions scientifiques et la bureaucratie étatique rendent difficile la remise en question de leurs « vérités ».

En même temps, en face, qu’il s’agisse des adeptes des médecines alternatives ou de la mouvance du retour à la nature, tout n’est pas rose. Les médias alternatifs se doivent de porter également un regard critique sur les acteurs qui leur sont proches. Pour être crédible dans le combat contre « la pensée unique », il faut oser penser contre soi-même. Et même si des médias comme le woxx occupent une position excentrée dans le paysage politique, notre manière d’informer et de débattre devrait être un exemple pour l’ensemble des acteurs du débat démocratique.


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