Shoah : L’« hypocrisie » du gouvernement dénoncée

Dans un courrier aux médias, Karin Meyer explique pourquoi elle ne participera pas à la cérémonie d’inauguration du monument à la mémoire des victimes de la Shoah dimanche prochain.

Boycott d’un commerce juif en 1933 en Allemagne (Wikimedia Commons)

« Hypocrisie » du gouvernement qui « courtise » la communauté juive « à quatre mois » des élections législatives : les reproches contenus dans la lettre ouverte de Karin Meyer sont durs. C’est sans doute aussi la première fois qu’un membre de la communauté juive au Luxembourg, à titre personnel, s’attaque de manière aussi directe à un gouvernement et au Premier ministre Xavier Bettel pour dénoncer l’inertie de celui-ci dans le dossier toujours brûlant de la spoliation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

« Après la dénonciation par un voisin, en 1940 » écrit Karin Meyer, « mes grands-parents et arrière-grands-parents avaient tout perdu : leur entreprise de peinture établie dans la Grand-Rue à Luxembourg, leur appartement, leur mobilier et équipement, leur argent et leurs effets personnels, leur honneur. En tant que citoyens expropriés, ils ont été forcés à payer un loyer pour leurs propres biens aux nazis. Cet argent reste toujours bloqué sur les mystérieux comptes dormants auprès des banques luxembourgeoises ».

Une injustice qui dure

Or récemment, dans une réponse qu’elle a obtenue de la part du Premier ministre Xavier Bettel, Karin Meyer a été informée « que selon la loi luxembourgeoise, les Juifs luxembourgeois d’origine polonaise sont à exclure du droit à l’indemnisation ». Une approche que cette habitante de Troisvierges qualifie d’ « approche discriminatoire ».

En effet, tout au long des années 20 et 30, le Luxembourg a été une terre d’accueil pour de nombreux Juifs, souvent polonais, fuyant l’antisémitisme et les pogroms dans leur pays d’origine. En même temps que les autorités luxembourgeoises leur auront plus ou moins systématiquement refusé la nationalité, y compris à leurs enfants souvent scolarisés au Luxembourg et parlant le luxembourgeois. Si bien qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de la destruction des Juifs d’Europe, le Luxembourg s’est servi de cette pratique comme prétexte pour ne dédommager que les Juifs détenteurs de la nationalité luxembourgeoise.

« Au nom d’autres Juifs d’origine polonaise, je dénonce cette mascarade du gouvernement » écrit Karin Meyer, qui se demande comment le gouvernement peut perpétuer une telle « logique d’exclusion » et de « stigmatisation ».

 

Lieserbréif

ECH SI JIDDIN A KLOEN UN

Ech kloen d’Hypokrisie vun der Lëtzebuerger Regierung un, déi, véier Méint virun de Chamberswalen, am Gaang em d’Gonscht vun der jiddescher Communautéit zu Lëtzebuerg ze buhlen. D’Invitatioun vum Staatsministère fir un der Aweiungsfeier vum Monument un d’Affer vum Holocaust (Shoah) de 17. Juni 2018 lehnen ech resolut of.

Eng Regierung kann nimools virginn, solidaresch mat de Lëtzebuerger Judden an hirem Leed ze sinn, a selwer, bei der praktescher Uwendung vum Gesetz iwwert d’Entschiedegung am Fall vun Expropriatioun, Deportatioun, Quälerei, Damiddegung, Internéierung an Ermuerdung, op eng eklatant Aart a Weis diskriminéierend virgeet.

Och 73 Joer nom Enn vum Krich an nom Enn vun der NS-Zäit, gëtt engem Deel vun de lëtzebuerger Judden nach ëmmer d’Recht op en Dedommagement fir déi geklaute Wäertsaachen, Erspuernisser, perséinlech Saachen, Immobilien, Geschäfter a virun allem fir d’Mënschwürd, déi hinne geholl gouf, refüséiert. Als Argument féiert d’Regierung un, et géif sech bei hinnen net em richteg lëtzebuergesch Judden, mee em Judde mat polneschen Originnen handelen. D’Tatsaach, dass déi meescht vun hinne scho jorelaang virun der Nazizäit zu Lëtzebuerg gelieft a geschafft hunn, interesséiert d’Lëtzebuerger Regierung net.

Dat geet aus engem Bréif vum Premierminister u mech perséinlech ervir, an deem hie mir matdeelt, d’Judde mat polneschen Originne wäre gemäss der Lëtzebuerger Gesetzgebung vum Recht op Entschiedegung ausgeschloss. Matt hirer Approche verstéisst d’Lëtzebuerger Regierung manifestement géint d’Europäesch Konventioun iwwert de Schutz vun de Mënscherechter an de Grondfräiheeten.

Bis an d’1970ger Jore gouf meng Famill vun der Lëtzebuerger Friemepolizei iwwerwaacht a bedrot. Hinne gouf domat gedrot, si aus dem Land auszeweisen, wann si sech net korrekt géife behuelen oder géint d’Land géifen hetzen.

No der Denonciatioun vun engem Noper am Joer 1940, hu meng Grouss- an Urgrousselteren alles verluer: hiren Usträicherbetrib an der Stater Groussgaass, hiert Appartement, hir Miwwelen, hiert Geld, hir perséinlech Saachen an hir Éier. Als enteegent Bierger hunn si souguer misste Loyer fir hir Immobilien un d’Nazie bezuelen. Nach haut gëtt dest Geld op den ominéise „comptes dormants“ bei de Lëtzebuerger Banke gebunkert a blockéiert.

Stellvertriedend fir aner Judde mat polneschen Originnen, prangeren ech d’Schäinhellegkeet vun der Lëtzebuerger Regierung un. Gëtt nees mat der selwechter Denkweis wéi viru 85 Joer, wéi de ganze Misär ugefaangen huet, wéi ganz Bevëlkerungsdeeler ausgegrenzt, als mannerwäerteg Mënschen diskreditéiert goufen an als onerwënschte Persounegruppen ofgestempelt goufen, operéiert?

Och wann ech de 17. Juni aus Protest net un der Aweiung vum Holocaust-Monument dobäi sinn, wäerte meng Gedanken a Gefiller deen Dag awer bei de 6 Millioune Judde sinn, déi vun de Nationalsozialisten ermuert goufen.

Karin MEYER

 

Lettre à la rédaction

 

Je suis juive et j’accuse

Je dénonce l’hypocrisie du gouvernement luxembourgeois qui, quatre mois avant les élections législatives, courtise la communauté juive. Par conséquence, je refuse résolument l’invitation du ministère d’Etat à la cérémonie d’inauguration du monument à la mémoire des victimes de la Shoah du 17 juin 2018.

Jamais un gouvernement ne peut se vanter d’être solidaire avec la communauté juive du Luxembourg, lui présenter ses condoléances et agir, en revanche, de manière discriminatoire dans l’application pratique des lois sur l’indemnisation en cas d’expropriation, de déportation, de torture, d’humiliation, de détention et de meurtre.

Il est totalement inacceptable que, 73 ans après la guerre et la fin du régime nazi, une partie des Juifs luxembourgeois se voit toujours refusée son droit à dédommagement pour le vol de ses effets personnel, épargnes, immeubles, commerces et, surtout, pour l’atteinte à la dignité humaine. Le gouvernement défend sa position en prétendant qu’il ne s’agit pas de vrais Juifs d’origine luxembourgeoise, mais d’origine polonaise. Le fait que la grande majorité d’eux étaient déjà des résidents et contribuables luxembourgeois longtemps avant le début de la guerre ne semble pas intéresser le gouvernement luxembourgeois.

Telle est la conclusion d’une lettre du Premier Ministre adressée à moi-même personnellement et dans laquelle il m’informe que, selon la loi luxembourgeoise, les Juifs luxembourgeois d’origine polonaise sont à exclure du droit à indemnisation. Par cette approche discriminatoire, le gouvernement luxembourgeois agit, de manière flagrante, contre la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales.

Jusque dans les années 1970, ma famille fut surveillée et menacée par la police étrangère luxembourgeoise. Elle fut menacée d’expulsion au cas où elle se comporterait de manière injurieuse ou hostile contre le Luxembourg.

Après la dénonciation par un voisin, en 1940, mes grands-parents et arrière-grands-parents avaient tout perdu : leur entreprise de peinture établie dans la Grand-Rue à Luxembourg, leur appartement, leur mobiliers et équipements, leur argent et leurs effets personnels, leur honneur. En tant que citoyens expropriés, ils ont été forcés à payer un loyer pour leurs propres biens aux nazis. Cet argent reste toujours bloqué sur les mystérieux comptes dormants auprès des banques luxembourgeoises.

Au nom d’autres Juifs d’origine polonaise, je dénonce cette mascarade du gouvernement luxembourgeois. Pourquoi le gouvernement applique-t-il les mêmes méthodes, la même logique d’exclusion, de marginalisation, de discréditions et de stigmatisation qu’il y a 85 ans quand toute la misère a commencé ?

Pour protester contre l’approche discriminatoire du gouvernement luxembourgeois, je n’assisterai pas à l’inauguration du monument de la Shoah, le 17 juin prochain. Or mes pensées iront, ce jour-là, aux 6 millions de victimes de l’Holocauste.

 

Karin MEYER


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