Stéphane Brizé : Trop hyperréaliste


Après la parenthèse « Une vie », adaptée de Maupassant, Stéphane Brizé revient au film de société comme dans « La loi du marché ». Quasi-reportage, « En guerre » appuie là où le dialogue entre patronat et salariat – ou son absence – fait mal… au risque de lasser.

Presque seul dans son combat, Laurent Amédéo (Vincent Lindon) a pourtant bien l’intention d’aller jusqu’au bout.

Le film avait créé l’attente : après le Prix d’interprétation raflé par Vincent Lindon à Cannes en 2016, avec un sujet brûlant d’actualité et la présence à nouveau de l’acteur fétiche du cinéaste, il y avait tout pour susciter l’intérêt des cinéphiles au goût social prononcé. Stéphane Brizé s’empare des récentes luttes contre les fermetures de sites de production pour concocter un long métrage à la saveur naturaliste, qui effectue une plongée dans les coulisses des réunions syndicales ou patronales, ainsi que des sessions de conciliation organisées par l’État.

Ici, c’est l’usine Perrin Industrie d’Agen, appartenant au groupe allemand Dimke, qui est promise à la délocalisation. Et cela malgré un accord avec la direction deux ans auparavant, qui garantissait l’emploi pendant cinq ans grâce à certains sacrifices des ouvriers. Cette situation, Laurent Amédéo ne l’accepte pas. Le leader CGT de l’entreprise va chercher à fédérer les autres syndicats pour organiser le blocage de la production et du stock, afin de forcer le président de la société mère allemande à une rencontre.

Pour incarner les rôles des syndicalistes, des patrons et du représentant de l’État, Stéphane Brizé fait appel à des actrices et acteurs non professionnels, qui pour la plupart ont vécu le traumatisme d’une fermeture d’usine. Il parsème également ses scènes tournées en grande partie en caméra mobile d’extraits de journaux télévisés ou radio, avec des journalistes dans leur propre rôle. Même s’il insiste sur le fait que les dialogues ne sont pas improvisés et que le cadre, bien qu’il paraisse pris sur le vif, est parfaitement travaillé, l’ensemble donne au film un cachet de reportage.

C’est d’ailleurs là où le bât blesse : ces réunions syndicales où personne ne s’écoute et où l’on se perd dans un flot de paroles simultanées et inaudibles, ce dialogue de sourds avec le patronat et l’État ne peuvent tenir lieu de scénario. Le sempiternel accrochage entre travail et capital y est simplement décrit, certes avec brio, mais sans la profondeur que pourrait apporter une fiction plutôt qu’un direct de BFM TV. Tout juste pourrait-on qualifier de cinématographiques… les charges des CRS stylisées sur une musique électronique envahissante.

Oui, Vincent Lindon, dont le personnage omniprésent est le seul à ne pas porter le nom de celui qui l’incarne, se fond à merveille dans la distribution non professionnelle, plutôt bonne. Il y a donc dans « En guerre » une belle homogénéité et une atmosphère réaliste au possible. Mais justement : ne sait-on pas déjà que le patronat joue le jeu de la division des syndicats dans un tel cas de figure ? ne sait-on pas déjà que l’État assiste, impuissant, aux décisions prises par les capitaines d’industrie ? n’a-t-on pas déjà vu tout ça sous l’angle du reportage ? Il manque au film un souffle, peut-être des histoires secondaires un peu développées, pour dépasser le simple naturalisme. La fin s’y essaye, mais en exagérant tellement le propos qu’elle ne peut effacer le sentiment de n’avoir regardé qu’un journal télévisé un peu scénarisé sur grand écran.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

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