Tapisseries
 : Mr Anderson prend son pied

L’exposition « Get Lifted » de l’artiste américain Noel Anderson mise sur des techniques mélangées pour obtenir des effets inattendus, parfois drôles et parfois profonds.

La galerie Zidoun & Bossuyt s’est fait un petit nom au grand-duché pour exposer des artistes américains émergents et confirmés. Cette fois, son choix s’est porté sur le jeune artiste afro-américain Noel Anderson. Né en 1981 à Louisville au Kentucky et installé à New York, Anderson a enseigné entre 2011 et 2015 à l’université de Cincinnati avant de changer pour la New York University.

Les œuvres exposées dans la petite galerie du Grund ont de quoi étonner. D’abord par leur dualité : au premier instant, l’œil du spectateur est attiré par les détails des toiles, qui ne sont pas peintes en fait, mais sont constituées de tapisseries. Et pas n’importe lesquelles, car selon le texte explicatif, il s’agit de tapisseries Jacquard, nommées après l’ingénieur français du début du 19e siècle qui inventa les métiers à tisser du même nom. D’abord symbole de l’industrialisation naissante et triomphante, les métiers à tisser Jacquard ont peu à peu été abandonnés pour des machines plus efficaces.

Ce n’est qu’en faisant quelques pas en arrière qu’on peut apercevoir les motifs sur les tapisseries. Déclinés sur toute l’exposition, ce sont des pieds chaussés de baskets, soit par terre, soit en train d’accomplir des sauts. Ce qui correspond aussi au titre de l’exposition « Get Lifted ». Pourtant, derrière cette mise en scène ludique se cache une autre réalité plus lugubre et plus triste.

En effet, sur certaines toiles, des éléments sont ajoutés : des éclats de boue par-ci, une patte de poulet arrachée par-là, ou encore des mots écrits en blanc, voire un souvenir kitsch en porcelaine représentant les armoiries grand-ducales. C’est en suivant les mots qu’on s’approche de la signification cachée. Sur une des œuvres, on peut clairement lire le mot « mob ».

Il s’agit donc d’une référence aux pratiques de lynchage, qui donne un double sens morbide au thème de l’exposition. L’envolée pour effectuer un slam dunk dans un panier de basket et le lynchage impliquent tous les deux un élément clé de l’art de Noel Anderson : le corps de l’homme noir vu à travers les yeux des Blancs. Deux phantasmes se rejoignent dans la métaphore tissée par l’artiste : celui de l’athlète noir supérieur par sa taille et ses performances au sportif blanc (les rangs des équipes de basket américaines sont en effet plus remplis d’Afro-Américains que les rangs du Sénat ou du Congrès), et celui de l’homme noir en tant que concurrent sexuel, voire prédateur, qui par ses prouesses sexuelles supérieures concurrence l’homme blanc.

L’abus sexuel de femmes blanches par des hommes noirs est en effet un phantasme récurrent chez les suprématistes blancs, comme l’Amérique de Trump ne cesse de nous le montrer encore de nos jours.

Le traitement infligé aux tapisseries, dont certaines sont volontairement arrachées partiellement et abîmées, ajoute à la métaphore ce désir des racistes de maltraiter le corps de l’homme noir, de le faire disparaître et de le « mettre à sa place » – en dessous de l’homme blanc.

Tout cela fait de « Get Lifted » une découverte fascinante d’un art aussi ludique que politique, qui en plus peut donner une nouvelle perspective dans la façon de « consommer » l’art – à voir donc absolument.

À la galerie Zidoun & Bossuyt, 
jusqu’au 6 janvier.

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