Théâtre
 : À l’école de la cruauté


La fabrique de la violence ordinaire à travers l’école, voilà le sujet choc de « Sales gosses », première création de cette saison au Centaure. Une entrée en matière brutale mais salutaire.

Métaphore musicale de la violence : les cymbales, éléments essentiels de la mise en scène, reçoivent les coups destinés à la victime. (Photos : Bohumil Kostohryz)

Mihaela Michailov a trouvé l’inspiration pour écrire cette pièce dans un fait divers plutôt sordide : le ligotage en classe d’une élève par sa professeure, qui s’est ensuivi à la récréation d’une séance de torture par ses condisciples. À partir de ce matériau nauséeux, l’autrice roumaine a développé un monologue où la comédienne incarne tour à tour l’élève maltraitée, l’enseignante, la mère ou les élèves tortionnaires. Idée ingénieuse, puisque en réunissant victimes et bourreaux dans une même parole, elle affirme haut et fort que les rôles, après tout, pourraient parfaitement s’inverser si le hasard en avait voulu autrement, dans le grand théâtre de la vie dont l’école n’est qu’une reproduction en miniature.

Mais dans le cas présent, les rôles sont clairement distribués. L’élève, un peu rêveuse et qui confectionne de petits animaux à l’aide d’élastiques, se voit donc entravée et humiliée pendant un cours consacré à la démocratie. Mihaela Michailov nous l’a d’abord présentée dans son quotidien : père absent, mère débordée, sœur énervante ; les animaux en élastiques sont en quelque sorte une échappatoire nécessaire. Le texte monte ensuite en puissance jusqu’au climax de la violence à la récréation, avant d’évacuer la tension avec les témoignages des protagonistes, comme dans une enquête de police ou journalistique. Une construction très classique, avec des pointes d’humour noir et quelques piques de questionnements sur la démocratie. Peut-être un peu trop factuelle aussi, les seuls éléments fictionnels qui ouvrent la réflexion étant confiés à une narratrice assez peu présente.

Mais de ce texte qui, à l’écrit, pourrait sembler trop documentaire, le metteur en scène Fábio Godinho sait tirer un spectacle particulièrement puissant. « Je souhaite travailler sur cette notion du corps, cet affront animal qui part d’un instinct profond. Ce corps qui crie comme une bête et qui s’exprime de pleine voix. Ce cri qui devient comme une chanson, une musique », confie-t-il dans sa note d’intention. D’où l’idée d’adjoindre à Eugénie Anselin, qui assure le monologue, le polyinstrumentiste Jorge De Moura. À la batterie, au saxophone, à la programmation ou à la guitare, le musicien accompagne les murmures ou les vociférations de la comédienne. Il est partie intégrante de la scénographie développée par Marco Godinho (avec des lumières d’Antoine Colla), où les élastiques, tels ceux dont la victime se sert pour ses compositions artistiques, enserrent les corps, vibrent à l’unisson des gestes ou forment un « catwalk » où les personnages se mettent en scène dans une pièce qu’ils s’imaginent maîtriser.

Quant à Eugénie Anselin, on est positivement ravi de la découvrir dans ce rôle profond et multiple, elle qu’on a souvent vu dans des personnages de jeune femme parfois superficielle. Toujours avec son énergie débordante, elle rend les différents points de vue avec une maturité étonnante, sans caricature ni exagération, avec les « changements de jeu subtils et simples » voulus par Fábio Godinho. Une subtilité qui la fait justement garder d’un personnage à l’autre son timbre de voix si caractéristique, d’un grave qui exacerbe au besoin la fragilité : car oui, nous sommes toutes et tous parties prenantes d’un système où victimes et bourreaux peuvent à tout moment inverser leurs rôles, et l’école est un microcosme de ce système. Véritable réussite d’une équipe soudée, « Sales gosses » au Centaure est un début de saison idéal pour se plonger tout de suite dans le bain d’un théâtre exigeant.

Au Théâtre du Centaure, les 12, 13, 17, 23 et 24 octobre à 20h ainsi que les 14, 18 et 21 octobre à 18h30.

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