Théâtre : Ingeborg Bachmann et ses voix


Pour son deuxième spectacle au Théâtre national du Luxembourg (TNL) cette saison, l’auteur en résidence Pierre Joris s’est donné le défi de passer à l’écriture théâtrale. La semaine prochaine sera donc créé « The Agony of I. B. ».

1375event« Cela faisait déjà quelques années que j’essayais de me sortir de la petite machine lyrique du poème d’une page, que je peux d’une certaine manière composer automatiquement. J’en ai quand même commis quelques-uns ces dernières semaines, mais cette résidence au TNL m’a permis de m’aventurer dans l’écriture d’un véritable drame classique en trois actes. » Trois actes conçus comme une trilogie que Pierre Joris décrit comme « un enfer, puis un purgatoire et enfin un paradis ».

La pièce s’ouvre sur les derniers jours de la poétesse allemande Ingeborg Bachmann (1926-1973), avant sa mort dans des circonstances mystérieuses, brûlée vive dans son appartement de Rome. Que s’est-il passé ? « Personne ne le sait exactement, alors je l’invente. Je la fais parler dans son coma pendant qu’elle est visitée par trois personnages masculins importants dans sa vie, Max Frisch, Hans Werner Henze et Paul Celan. »

Chacun des trois artistes se voit donc consacrer un acte. Mais Pierre Joris, qui prévient sur le site du TNL que « toute ressemblance avec des personnes du passé est due, ou peut être attribuée si nécessaire à [son] manque d’imagination, ou à [son] aversion pour la fiction, ou à [son] désir de ne pas inventer ce qui n’a pas besoin de l’être », a choisi de ne pas imaginer outre mesure au-delà de son postulat de départ. « Tout ce qu’Ingeborg Bachmann dit dans la pièce, elle aurait réellement pu le dire. Il était important pour moi de pratiquer le ’writing through’, qui puise dans les écrits (poèmes et prose), dont une partie se retrouve même telle quelle dans les dialogues. » C’est l’usage de l’anglais qui apporte la nécessaire distanciation de l’auteur, même si Joris a déjà en tête l’éventualité d’une traduction en allemand, la langue de Bachmann… qui équivaudrait à une double distanciation.

La pièce sera finalement présentée dans une lecture scénique plutôt qu’une mise en scène. Le néo-dramaturge travaille donc d’arrache-pied avec le scénographe Andreas Wagner pour la mettre en place. Et, malgré son intention initiale d’assister aux représentations dans le public, il s’y est ménagé un rôle : « Andreas, en lisant la pièce, m’y a tout de suite encouragé. En tant que poète et performeur, il est certain que je suis finalement ravi de faire partie du spectacle. Je crois que c’est sous cette forme que le texte sera le plus efficace au Luxembourg. »

(Photo : akg-images AKG2041275 / Nora Schuster)

(Photo : akg-images AKG2041275 / Nora Schuster)

Car l’esprit d’expérimentation qui caractérise Pierre Joris (woxx 1340) reste évidemment très présent. Difficile de décrire en quelques lignes les tours et les détours qu’a pris la pièce pour temporairement se cristalliser sous la forme qu’on pourra voir au TNL… avant d’évoluer encore. On sent dans cette approche tout le bagage de la performance et de l’improvisation (souvent avec des musiciens de jazz) qui caractérise le poète luxembourgeois pétri de culture étasunienne.

Et ce n’est pas fini : lorsqu’on lui demande vers quels projets il se tourne désormais, Pierre Joris annonce vouloir écrire un livret d’opéra. « Il y a des endroits du monde que je n’ai pas encore explorés, le Japon par exemple. J’aimerais retracer le chemin que Basho fait dans ’Oku no hosomichi’, et en profiter pour évoquer Fukushima. Cela se ferait avec Gene Coleman, qui avait déjà écrit une des musiques de ’The Gulf’ (qu’on avait pu voir au TNL en octobre dernier, ndlr). » Si l’on se souvient de l’efficacité poétique de « The Gulf » dans la dénonciation du drame de la plateforme Deepwater Horizon, ça promet. Mais en attendant, le dernier défi en date de Joris est à voir dans quelques jours au TNL.

Au Théâtre national du Luxembourg, les 14, 17 et 21 juin à 20h. Représentations en langue anglaise.

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