Volontariat : Avec les chimpanzés

Beaucoup de volontaires internationaux partent en début de vie professionnelle (woxx 1313). Claudie Reyland, elle, a ressenti l’appel du large après avoir développé avec succès son cabinet vétérinaire à Neudorf. C’est vers la Guinée qu’elle a mis le cap, pour participer à la belle aventure du Centre de conservation des chimpanzés.

Claudie Reyland à Somoria avec les jeunes femelles Sanka (à gauche) et Missy. (Photo : Claudie Reyland)

Claudie Reyland articule posément, hésite rarement et garde toujours le sourire aux lèvres. Elle dégage une force de conviction tranquille, qui doit certainement la servir dans ses fonctions de coprésidente des Verts pour la ville de Luxembourg. Mais ce n’est pas de politique communale qu’elle parle aujourd’hui : « Lors de mes études à Bruxelles, un professeur m’a communiqué son intérêt pour les chimpanzés et les gorilles. Ça m’est toujours resté, même si je ne suis partie que récemment. »

Petite déjà, elle est bercée par les histoires d’Afrique de sa grand-mère. Elle sait qu’elle y ira un jour, pas simplement en touriste, mais pour s’y rendre utile. Alors, à l’approche de la cinquantaine, à la tête d’un cabinet vétérinaire dont elle se décide à confier les clés à une associée, elle part pour le parc naturel du Haut-Niger, en Guinée, à la rencontre des chimpanzés. « J’ai choisi le pays qui me semblait le plus stable politiquement. Mais à peine ma décision prise, à la mi-2014, la crise du virus Ebola s’est déclenchée. » Qu’à cela ne tienne, Claudie Reyland consulte des spécialistes des maladies tropicales pour mieux connaître les modes de transmission (« Les médias n’ont pas vraiment bien informé sur cette épidémie »), réfléchit intensément puis décide de partir tout de même. Ce sera un premier séjour de trois mois, d’octobre à décembre 2014.

Le trafic de chimpanzés, un problème sérieux

Les primates en général, et les chimpanzés en particulier, rencontrent trois principaux problèmes de survie : « Leur habitat est détruit, ils sont chassés pour la viande de brousse, mais, ce qui est pour moi le pire, c’est qu’il existe un trafic de bébés chimpanzés. Ceux-ci sont capturés pour devenir des animaux domestiques. Il faut savoir que, pour capturer un bébé, il faut tuer toute une famille, soit jusqu’à une quinzaine d’adultes abattus. »

Les autorités guinéennes parviennent chaque année à saisir de jeunes primates destinés à être vendus, et les confient au Centre de conservation des chimpanzés, soutenu par l’ONG franco-américaine Projet primates. Quatre nouveaux pensionnaires sont arrivés depuis fin 2014. Là, ces grands singes sont soignés si nécessaire et les volontaires essayent de reformer des groupes afin de les réacclimater à la vie sauvage à plus ou moins long terme. Une dizaine d’années est nécessaire en moyenne. Le critère de succès ? « Si un groupe issu du centre se mélange avec un groupe de chimpanzés sauvages pour engendrer une deuxième génération entièrement sauvage, alors nous avons atteint notre objectif. » Ce qui a été le cas dès le premier relâcher de juin 2008, un succès constaté grâce aux balises GPS dont sont équipés tous les pensionnaires. Même si le relâcher suivant, en juillet 2011, a vu deux jeunes mâles rejetés par le groupe qu’ils devaient intégrer.

Dans le camp de Somoria, Claudie Reyland exerce deux fonctions. D’abord, son métier de vétérinaire : « Avec autant d’individus sur un même site, il y en a toujours un malade, mordu ou blessé. Il faut également faire de la médecine préventive, notamment pour la contraception des femelles. Comme il n’y a pas toujours un vétérinaire sur place, il y a beaucoup de travail pour tout mettre en place dès l’arrivée. » De plus, comme tous les autres volontaires, elle assure des tâches quotidiennes : nettoyer les cages, préparer les biberons, faire des excursions dans la brousse avec les pensionnaires.

Un besoin de volontaires polyvalents sur la durée

À la polyvalence des volontaires s’ajoute la nécessité d’une durée de séjour relativement longue : « Afin que notre corps européen s’adapte au climat, à la nourriture, aux insectes, il faut bien laisser passer un mois. On n’est donc pas opérationnel immédiatement. Et puis les chimpanzés sont des êtres complexes, dont on doit gagner la confiance sur la durée. Lorsqu’on arrive, on est un étranger. » Claudie Reyland n’a pu séjourner à nouveau en Guinée qu’un petit mois, en avril dernier. Même si l’adaptation a été plus rapide, elle considère que cette durée était trop courte. Son troisième séjour ? « Dès janvier 2016, pour au moins deux mois. » Les vétérinaires sont 
cependant privilégiés, en raison de la difficulté à les recruter : les volontaires non médicaux doivent s’engager pour six mois. Tous sont évidemment bénévoles.

Afin d’assurer la bonne marche du centre, des soigneurs guinéens sont cependant employés en permanence. Ce qui pose le problème d’un financement régulier. Si l’ONG Projet primates peut compter sur le soutien de plusieurs zoos et associations de protection de la nature, et si le gouvernement guinéen subventionne le centre en partie, Claudie Reyland considère comme de son devoir de faire un peu de prosélytisme lorsqu’elle est au Luxembourg : « Des amis se sont mariés récemment, et j’ai pu les persuader de demander un don au Centre de conservation des chimpanzés comme cadeau de mariage. On a d’importants besoins : nourriture, médicaments, enclos… et puis il nous faudrait une nouvelle voiture, parce que le village le plus proche est à huit heures de route dans la brousse. »

Isolé effectivement au cœur du parc national du Haut-Niger, le centre n’a que peu à craindre des braconniers, et participe d’ailleurs à la formation des écogardes du parc et à la sensibilisation des populations environnantes. Celles-ci sont très réceptives et aident souvent le centre, d’autant qu’il fonctionne pour elles comme un poste de santé si nécessaire. Les relations de voisinage sont donc excellentes.

Un rapport intime

Mais finalement, qu’en est-il des relations avec les chimpanzés ? « Lorsqu’un bébé arrive, il faut jouer à la maman. Un chimpanzé a besoin de sa mère jusqu’à quatre ou cinq ans. Sur une période aussi longue, il nous faut donc les humaniser, en quelque sorte. D’une manière étonnante, cette relation est assez simple à établir même avec les femmes blanches, qui constituent la plupart des volontaires. Il s’agit d’un rapport très intime : au début, les bébés s’accrochent en permanence, même pour dormir… Tout l’enjeu est donc, vers l’âge de cinq ans, de les déshumaniser avant leur retour à la vie sauvage. »

Sékou, un soigneur à temps plein, montre aux jeunes chimpanzés comment casser l’écorce des « haricots », nourriture appréciée tant par les primates que par l’équipe du centre. (Photo : Claudie Reyland)

C’est alors que les jeunes chimpanzés se rendent en brousse, grimpent aux arbres, se bagarrent, se cajolent et commencent à constituer des groupes. Vers huit ou neuf ans, à la puberté, ils commencent à se détacher de leurs parents de substitution. Ils sont alors très forts et très agressifs, et doivent par conséquent retourner dans des enclos. Ils restent donc entre chimpanzés, les volontaires se contentant de les nourrir et de leur parler de temps en temps. « Mais on essaye d’en faire le moins possible, car ils sont censés pouvoir être relâchés et ne plus avoir besoin des humains. »

Les primates réintroduits dans la nature sont cependant marqués par leur contact avec notre espèce, même si tout est fait pour qu’ils s’adaptent entièrement à leur nouvelle vie sauvage. C’est pourquoi trouver le bon endroit pour les relâcher est difficile : « Il faut suffisamment de nourriture et d’eau. Il ne faut pas non plus une trop grande concentration de chimpanzés sauvages. Surtout, on doit rester éloigné des villages. D’où l’importance des colliers GPS : les singes sont suivis après le relâcher 24 heures sur 24. S’ils s’approchent trop d’un village, alors il faut intervenir pour les éloigner. »

La petite vingtaine de chimpanzés déjà prête pour la grande aventure de la brousse doit donc encore attendre, faute de site idéal. Une recherche de site rendue encore plus difficile par les richesses minières de la région, qui mettent l’habitat des primates sous pression. La réserve naturelle intégrale du Mont Nimba, à la frontière entre Guinée et Liberia, est ainsi le théâtre de grandes manœuvres minières où l’on retrouve l’inévitable Arcelormittal.

Mais Claudie Reyland n’a pas l’intention de lâcher prise : « J’ai prévu une conférence à l’automne, dans le cadre de la Lëtzebuerger Associatioun vun de Klengdéierepraktiker, pour présenter le projet. J’espère motiver des vétérinaires luxembourgeois et d’autres volontaires. » Comment les convaincre ? « Aller au contact des chimpanzés est une rencontre du troisième type : ni animaux, ni humains, ils sont entre les deux et nous procurent des émotions insoupçonnées. » Et sur le plan personnel ? « La vie en brousse sans les artifices technologiques de notre quotidien remet les choses en place. Je remarque la chance d’avoir l’eau qui coule miraculeusement d’un robinet, par exemple. Mais je mesure aussi la malchance de notre addiction au superflu et à un rythme de vie aussi intense. » Et c’est une espèce menacée qui enseigne cette belle leçon de vie.

Le site de Projet primates : 
http://www.projetprimates.com

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