Série : What the Facts?! (5)
 : Sous pression


Même si elle est une des premières concernées, on ne pense pas souvent à la presse quand on parle de « vérités alternatives », voire post-factuelles. Est-ce une bonne nouvelle ? Nous explorerons quelques pistes dans ce cinquième épisode de notre série.

L’équation « Fox News Is Fake News » est aussi vieille que l’humanité. (Photo : © Wikicommons)

Début avril 2017, une chose inédite s’est passée dans le paysage médiatique luxembourgeois. Pour la première fois de son histoire, le Conseil de presse a fait usage de sa possibilité de donner un « blâme formel » (« formelle Rüge » dans le texte du communiqué de presse) à l’encontre d’un de ses membres, le groupe RTL. Ce blâme exprimé à l’encontre aussi bien du groupe que du journaliste responsable est une des dernières conclusions tirées de l’épineuse « affaire Lunghi », qui avait défrayé la chronique à la fin de l’année dernière. En suivant l’exemple de l’Alia, l’autorité indépendante qui surveille le secteur audiovisuel, le Conseil de presse n’a pourtant fait que suivre les règles du code de déontologie qu’il s’est lui-même donné.

Car le montage proposé dans la deuxième émission consacrée à l’incident devant l’entrée du Mudam, impliquant son (maintenant ex-)directeur et la journaliste (sans carte de presse pourtant) free-lance Sophie Schram, enfreint bel et bien les articles 9b et 9c dudit code de déontologie. Qui dit en somme que « l’image (photo, graphisme, séquence filmée…) ne doit pas déformer la réalité. (…) Lors de montages son et vidéo, les journalistes s’engagent à veiller à ne pas altérer de façon sensible l’information recueillie, ni à déformer l’information en la sortant de son contexte original. »

Or, c’est exactement ce qui s’est passé dans la deuxième édition du « Nol op de Kapp » dédiée aux remous dans la scène culturelle dont certains éléments étaient partis en guerre contre le directeur du Mudam. Si, pour certains, l’empressement du Conseil de presse à vouloir montrer du doigt RTL serait aussi dû à de vieilles querelles entre les mastodontes de la presse luxembourgeoise, force est de constater que néanmoins, le montage de la chaîne est un exemple flagrant d’images qui cherchent à induire en erreur du public.

Que retenir de cet épisode, qui ferait bien d’être inclus dans les cours de déontologie (obligatoires depuis quelques années) dispensés aux journalistes stagiaires ? Pas grand-chose, vu que le monde politique ne l’a pas entendu de cette oreille et s’est dit prêt à investir quelques juteux millions dans la maison Bertelsmann, sans même attendre le fameux débat sur la « qualité des médias » à venir en mai. Et gageons que les taux d’audience du monopoliste télévisuel n’en ont pas trop souffert non plus, du coup.

C’est que la question est plus complexe. Et plus vieille. La question de la vérité dans les médias est aussi vieille que les médias eux-mêmes. Dans un article pour le « New York Review of Books » intitulé « The True History of Fake News », l’historien américain Robert Darnton (spécialiste des Lumières et de l’histoire du livre) revient sur les origines du concept. Selon lui, dès le 6e siècle, l’information d’origine douteuse, l’« anecdota », est répertoriée par Procope, l’historien byzantin, et décrite comme une arme politique pour atteindre la réputation de l’empereur Justinien. Cela se poursuit par des sonnets malveillants écrits pendant la Renaissance pour favoriser la famille des Médicis.

Marie-Antoinette déjà poursuivie par d’infâmes « canards »

Le 18e siècle et la banalisation de l’imprimerie changèrent la donne profondément, avec l’invention à Paris des fameux « canards » – de petits journaux distribués dans les rues de la capitale française dans l’intention soit de vendre des histoires de monstres aux crédules, soit de faire de la propagande politique ciblée. Ainsi, les « canards » ont aussi fait partie de la Révolution française, même si – Darnton insiste – leur véritable impact est difficile à évaluer. Mais si ça peut consoler François et Penelope Fillon : même Marie-Antoinette a déjà été victime des « canards ». Les ensablés de la Sarthe sont donc les tout derniers d’une longue tradition française. Une tradition auquel le nom du « Canard enchaîné » fait évidemment référence.

Darnton revient par ailleurs aussi sur le fait que, dès le début, cette presse « de caniveau » entrait en conflit avec la loi ; la police partait à la chasse des « nouvellistes » qui répandaient entre Paris et Londres – les deux grandes métropoles de l’époque – les histoires les plus scabreuses sur l’aristocratie tant détestée. Et de finir par un joyeux parallèle entre les orgies imputées aux sangs bleus du 18e siècle et les orgies prêtées à Hillary Clinton pendant la dernière présidentielle américaine.

On le voit : la presse depuis ses débuts est en conflit avec la vérité. Mieux, c’est le mensonge et non pas la vérité qui est à l’origine des médias. Cela ne veut pourtant pas dire que la supposition de toujours plus de personnes qui crient à la « Lügenpresse » soit avérée, loin s’en faut. Le problème est intrinsèque à la matière même. Car ceux qui gueulent aujourd’hui sur les médias de masse « mensongers » font deux fautes essentielles : premièrement, ils réclament de la part des médias une neutralité et une objectivité qui n’existent pas et qui n’ont jamais existé ; deuxièmement, et c’est encore plus stupide, en abandonnant les médias « mainstream » pour des officines plus petites ou moins officielles, ils tombent souvent dans le panneau justement des héritiers des vilains « canards » du 18e siècle – des plates-formes comme Breitbart News ou d’autres sites de « réinformation », qui essaient de toucher une large audience à travers des informations fignolées tout en cachant tant bien que mal un programme politique d’extrême droite. Puisque, sans surprise, c’est exactement cette mouvance qui a découvert son amour des petits « canards » – ou trolls, comme on les appellerait plutôt aujourd’hui.

Le mensonge et non pas la vérité à l’origine des médias

Mais revenons un instant sur la notion d’objectivité, voire de neutralité. C’est un problème qui a moins trait à la condition d’être de la presse qu’à la condition d’être en général. Bref : en l’absence de vérité absolue, on ne peut pas s’attendre à ce que les médias disent « la » vérité. Ils ne disent que leurs vérités. Et celles-ci sont aussi multiples que les titres des médias publiés. Elles ne font refléter qu’un seul angle de la réalité : celui perçu à un moment X par un journaliste Y. Même en essayant de se montrer le plus neutre possible, par exemple en ne compilant que des articles issus d’agences de presse – supposées ne relater que des faits sans jugements ni commentaires -, le journaliste ou rédacteur doit faire des choix. Quel article mettre en priorité ? La famine en Afrique de l’Ouest ou le match Bayern-Real ?

S’il est donc impossible de contraindre les médias à dire « la » vérité, cela ne veut pas forcément dire qu’ils mentent tous. Car, oui, il y a des garde-fous. Ceux-ci datent en général du 20e siècle et surtout d’après la Seconde Guerre mondiale. Un exemple phare en serait la réorganisation stricte de la presse allemande par les forces alliées après la guerre. Car pour publier un journal dans l’Allemagne de l’Ouest post-1945, il ne fallait pas uniquement montrer patte blanche, mais aussi accepter un code de déontologie très serré. Ce n’est pas un hasard si un Axel Springer a dû recourir à maints trucages pour établir son empire médiatique, qui ne s’est vraiment épanoui qu’après le moment où l’étau des alliés sur la presse s’est un peu desserré. Pour la petite histoire : en ancien de la Waffen-SS (même compagnie qu’un certain Franz-Joseph Strauss), il avait uniquement le droit de publier des informations sur les émissions radiophoniques (le magazine « Hörzu » qui existe toujours) ; ce n’est que par des manipulations qu’il s’est emparé du « Hamburger Morgenpost » (qui d’ailleurs n’appartient plus à l’empire Springer) et a pu lancer l’infâme « Bild ».

Même si dans tout l’Occident les États se sont dotés de lois garantissant la liberté et les droits de la presse en même temps que ses devoirs – au Luxembourg, c’est l’article 10 de la loi de 2004 qui dit : « Le collaborateur a un devoir d’exactitude et de véracité par rapport aux faits communiqués. Il a l’obligation de les vérifier préalablement eu égard à leur véracité, leur contenu et leur origine, dans la mesure raisonnable de ses moyens et compte tenu des circonstances de l’espèce. » -, cela ne garantit pas automatiquement que la presse s’y tienne. La vigilance à cet endroit dépend aussi bien des autorités étatiques, de l’autocontrôle des grandes maisons d’édition et des pouvoirs échus aux différents Conseils de presse. Vu la multitude d’acteurs qui peuvent jouer sur une notion aussi sensible, cela présuppose une chose essentielle : un lecteur averti et critique.


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