Woody Allen : Un suicide parfait

Raillé par les critiques, « Irrational Man », le nouveau Woody Allen, n’est pourtant pas si mauvais que ça. Surtout que le vieux maître retourne vers des sujets plus sérieux.

Deux versions d’Abe Lucas : Là, ça ne va pas très fort…

Deux versions d’Abe Lucas : là, ça ne va pas très fort…

Une petite université bien bourgeoise et bien américaine de la côte Est attend avec impatience le semestre d’été. En effet, le professeur de philosophie invité pour la saison estivale n’est autre qu’Abe Lucas, un aventurier à la réputation sulfureuse. Engagé sur tous les fronts, même humanitaire, activiste politique, grand buveur et coureur de jupons : on dirait une sorte de BHL optimisé.

Cependant, au grand étonnement de la communauté universitaire, le professeur Lucas reste certes un alcoolique mais semble avoir perdu tout goût à la vie. Depuis que sa femme l’a quitté et que son meilleur ami journaliste a explosé sur une mine en Irak, l’absurdité et l’absence de sens de la vie sont devenues ses deux préoccupations principales. Ainsi, il traîne sa carcasse imbibée de scotch à travers les beaux parcs du campus et reste insensible aux charmes de la professeure de chimie Rita et de la belle Jill, étudiante aussi talentueuse que désespérément embourgeoisée qui est tombée totalement sous le charme nihiliste de son professeur. Ce n’est qu’après avoir entendu par hasard une conversation dans un restaurant, au cours de laquelle une femme inconnue se plaint d’un juge injuste qui va lui enlever la garde de ses enfants en raison de la connivence entre ce dernier et l’avocat de son ex-mari, que la vie d’Abe Lucas va changer.

Épris d’un sens supérieur de la justice, il décide de ne pas uniquement changer sa vie, mais aussi celle de la parfaite inconnue qui se plaignait à la table voisine du « diner ». Alors que ses liaisons avec Rita et Jill se concrétisent enfin, une machinerie infernale se met en marche.

Honnêtement, les 20 premières minutes d’« Irrational Man » sont nulles. Tellement insignifiantes même qu’on a tendance à oublier que l’homme derrière cette intrigue et derrière la caméra n’est autre que Woody Allen. On se croirait plutôt dans une sitcom bien kitsch de série B. Ce n’est qu’au moment où l’intrigue bascule que l’on commence à sentir la main du maître.

Car le changement d’attitude entre le pathétique professeur de philosophie qui ne fait rien d’autre que s’apitoyer sur son propre sort, bloqué dans son écriture ainsi que dans sa libido, et l’homme nouveau qui embrasse la vie à bras ouverts, formule des plans aventureux et s’invente un nouvel avenir ne se produit pas par le miracle de l’amour, ni par le Viagra. Mais par la mise en branle d’une mécanique existentielle – voire existentialiste – qui va lui révéler sa vraie nature d’égotique imbu de sa personne et sans scrupules. Un Narcisse, un vrai en sorte, qui va finir par se noyer dans son propre reflet.

Par contre ici, il se sent mieux.

… par contre, ici, il se sent mieux.

Si « Irrational Man » grouille de références philosophiques – on s’y bat et débat à coups de Kant, Kierkegaard, Sartre, de Beauvoir et consorts -, le film n’est pourtant pas réservé aux titulaires d’un bachelor en philosophie. Tout au contraire, et c’est là le mérite de Woody Allen, le film tourne toutes ces citations en ridicule et ne fait que les toiser de façon superficielle.

Cela n’empêche pas l’intrigue de poser des questions profondément essentielles et philosophiques sur le sens de la justice et de l’action, et dans un sens plus large aussi sur la politique occidentale de ces dernières décennies. Et comme toujours chez Woody Allen, l’histoire met en avant l’aveuglement profond de ses personnages principaux, qui ne veulent ou ne peuvent pas accepter les réalités évidentes qui leur font face.

S’y ajoute un casting intéressant et inédit pour Allen. Ce sont surtout les performances de Joaquin Phoenix et d’Emma Stone qui sont à retenir dans les rôles de premier plan, puisqu’ils réussissent malgré les débuts soporifiques du film à lui procurer une dimension plus profonde et juste par la suite.

En somme, « Irrational Man » n’est ni le meilleur, ni le pire film de Woody Allen – mais il est atypique au sens où il ne fait presque aucune référence à d’autres films de l’univers du maître new-yorkais, tout en traitant avec engouement une histoire hors normes.

À l’Utopia.

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