Catherine Corsini
 : Au-delà des conventions

Dans « La belle saison », Catherine Corsini dépeint avec bienveillance la passion amoureuse de deux jeunes femmes au temps du MLF. Un très beau film, au propos intelligent et à l’interprétation subtile.

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La complicité d’une passion folle : va-t-elle durer ? (Photo : Chaz productions)

Il en a fallu du courage à Delphine pour se détacher de la ferme familiale, mais un chagrin d’amour l’a décidée : la jeune femme qu’elle voyait en secret va se marier, rentrer dans le rang – parce qu’il le faut bien dans la campagne des années 1970. Déçue, à la recherche d’un nouveau départ hors d’un cadre qu’elle juge étouffant, Delphine trouve un travail à Paris. Sa routine d’employée de bureau dans la capitale se voit cependant mise à mal par l’irruption de militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF). Celles-ci, avec un aplomb qui la fascine, provoquent les passants masculins en leur mettant la main aux fesses. Soudain, c’est l’altercation. Delphine vient au secours de Carole, prof d’espagnol, et intègre tout naturellement le groupe de ces activistes qui combattent ouvertement pour l’avortement et la contraception.

Les deux femmes vont bientôt tomber amoureuses. Ce qui pour la provinciale n’est qu’une confirmation de ses penchants est une révélation pour la Parisienne, alors en couple. Après quelques semaines idylliques, Delphine doit retourner aider sa mère à gérer l’exploitation familiale, suite à l’hospitalisation de son père. « La belle saison » est donc divisé en deux parties : la première, à Paris, raconte l’histoire d’un amour naissant sur fond de lutte pour l’égalité des droits ; la deuxième, à la campagne, explore les déchirements des personnages.

Le cinéma de Catherine Corsini a souvent décrit des amours impossibles ou interdites par les conventions, comme déjà dans « La nouvelle Ève », en 1998, où le personnage de Karin Viard s’ingéniait à conquérir un homme marié. La réalisatrice franchit ici un pas, en abordant frontalement le thème de l’homosexualité féminine, qui plus est avec sa compagne comme productrice. C’est dire si ce sujet lui tenait à cœur. Pourtant, la pression, qu’on imagine forte, accouche d’une merveille d’équilibre et de pudeur, d’une belle histoire d’amour intemporelle – quoique évidemment située à une époque précise – sans mièvrerie et sans happy end obligé.

Les prestations des deux actrices principales sont tout simplement bouleversantes. Izïa Higelin joue une Delphine à la fois sûre de sa sexualité et engoncée dans les convenances, qui peine à concilier l’amour qu’elle ressent pour Carole et les obligations qu’elle sait avoir pour que la ferme familiale ne périclite pas. Cécile de France donne à la confusion de Carole, prise entre son désir amoureux et celui d’une vie réglée à Paris, une expression palpable à l’écran. Le scénario évite donc les pièges des mélos prévisibles, en ménageant à chaque personnage ses contradictions et ses luttes intérieures, qui entrent en résonance avec les luttes pour les droits des femmes. Même si, au final, « La belle saison » n’est pas un film militant : c’est la petite histoire qui intéresse Catherine Corsini, la grande n’étant qu’un moyen d’assurer les prémices de la passion amoureuse évoquée.

Du côté de l’interprétation encore, Noémie Lvovsky, qui joue la mère de Delphine, excelle dans le rôle de celle qui ne veut rien savoir de l’homosexualité de sa fille. Au moment où elle ne peut plus décemment l’ignorer, sa violence inattendue contraste avec la subtilité et la douceur qui étaient de mise jusque-là.

Certes, on pourra reprocher au film un certain déséquilibre entre les deux parties, l’épisode provincial s’étirant peut-être un peu. Mais la beauté bucolique des ébats de Delphine et Carole a sa raison d’être : elle est la parenthèse enchantée qui les sépare du monde et qui leur permet de croire, un instant, que leur amour ne subira pas les outrages des limites qu’elles se posent à elles-mêmes. Un thème universel que « La belle saison » aborde avec simplicité, empathie et modestie.

À l’Utopia.

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