Exposition thématique
 : Sciences artistiques

L’exposition « Eppur si muove » au Mudam, qui montre les corrélations entre sciences et art – contemporain -, est pleine de surprises et nécessite une grande attention du spectateur.

Studio Rémi Villaggi - 50 Bd de l'Europe - 57070 Metz Port: + 33(0)6 80 14 94 95

Le mélange entre artefacts et art contemporain fait l’attrait d’« Eppur si muove ». (Photo : Rémi Villaggi)

À l’instar de l’auteur de ces lignes, certaines visiteuses et certains visiteurs vont sûrement éprouver des regrets en parcourant la nouvelle exposition du Mudam, « Eppur si muove ». Des regrets d’avoir évacué de leur cerveau les leçons de physique et de chimie une fois l’encre de la copie séchée sur les bancs du lycée, des regrets aussi de ne jamais s’être fait mordre par le virus des sciences exactes et d’y avoir préféré les sciences humaines, plus subjectives et confortables. Et pourtant, même pour celles et ceux pour qui la vue d’une calculette provoque une poussée d’acné instantanée, un tour au Mudam vaut le coup. Et cela pour plusieurs raisons.

D’abord par le traitement méthodique des différentes sections de l’exposition. « Eppur si muove » est subdivisée en trois grands chapitres : « La mesure du monde », « La matière dévoilée » et « Les inventions appliquées ». Chaque chapitre est lui-même subdivisé en plusieurs sections – à l’instar d’un manuel de mathématiques. Tout commence dans le grand hall où un pendule de Foucault traîne paresseusement ses lignes droites qui s’inclinent un peu à chaque mouvement, démontrant au passage une fois pour toutes que la terre tourne sur elle-même. Une expérience imaginée par Léon Foucault à l’Observatoire de Paris en 1851 et qui allait marquer les esprits – pour une fois une hypothèse qui semblait largement acquise dans les milieux scientifiques était devenue palpable. Pour Foucault, le pendule « dès qu’il entre en mouvement appartient en quelque sorte aux espaces célestes » – et tout cela sans transcendance mystique ! Dans la première partie, le Mudam montre des artistes qui se sont inspirés de l’expérience de Foucault, voire qui ont voulu lui rendre hommage. Comme Piotr Kowalski qui évoqua son héritage dans une installation à la Défense en 1974, dont le spectateur peut voir des parties et des esquisses. Plus concret, l’« AntiGravity Model » de Grönlund-Nisunen – qui est aussi une reproduction d’une invention moins connue de Foucault.

Bonne coopération entre le Mudam et le Cnam

Mais la section « Formes déployées » montre bien plus que des hommages à des chercheurs et physiciens. Alors que le thème de la géométrie est certainement pour la plupart des humains d’un ennui incommensurable, le Mudam réussit à y ajouter une touche joyeuse et vivante. Surtout la machine d’Attila Csörgö qui, malgré son air bordélique, réussit à faire danser des bâtonnets en bois de façon à représenter diverses formes géométriques qui s’assemblent et se défont sous l’œil du spectateur. C’est aussi dans cette galerie qu’on peut une première fois saisir toute l’ampleur de la collaboration entre le Mudam et le Cnam (Conservatoire national des arts et métiers) français. En effet, de nombreuses pièces historiques – modèles géométriques en trois dimensions, appareils électrostatiques, tubes sous vide, calculatrices mécaniques ou encore lingots de cuivre fondus par la foudre – accompagnent les œuvres d’art exposées et donnent à toute l’exposition une dimension historique et didactique qui d’un côté allège le versant théorique et de l’autre permet de creuser plus profondément le sujet.

Après avoir fait le tour des formes, c’est au temps que s’intéresse le premier chapitre d’« Eppur si muove ». Ici, à part des chronomètres datant d’époques anciennes – dont certains d’une beauté épatante et curieuse -, les relations entre art contemporain et sciences semblent plus étroites. Probablement parce que le passage du temps reste aussi un sujet métaphysique et poétique. Ainsi, le Mudam a ressorti de ses caves l’œuvre « Lantern » de Francesco Tropa, une installation qui met en place sa propre mesure du temps par un égouttement projeté sur le mur blanc du musée. Autre pièce intéressante, car mettant en avant la dimension socio-économique du temps, « L’horloge d’une vie de travail » de Julien Berthier – une réflexion critique et massive sur la mise à disposition de notre temps de vie pour la productivité. Alors que dans la première séquence l’histoire du mètre – et des implications politiques qui ont mené à son adoption – est racontée, la partie dédiée à l’écoulement du temps narre celle de l’établissement de la seconde, qui n’était pas non plus d’une grande évidence.

Le deuxième chapitre se situe au sous-sol du Mudam et est dédié à l’espace (voire à ce qui se situe au-delà de notre espace connu), l’optique, l’acoustique et les phénomènes invisibles. Pour ouvrir grandement les yeux du spectateur, un faux satellite « Prototype for a Non-Functional Satellite » l’attend en bas des escaliers. Une grande sphère miroitante conçue par l’artiste et activiste Trevor Paglen, très critique envers les politiques de surveillance. En plus du satellite, trois ordinateurs simulent son positionnement et son avancement s’il avait été mis en orbite. Pour contrecarrer tant de modernité, des dessins d’Étienne Léopold Trouvelot datant du 19e siècle illustrent l’accaparement du ciel par l’homme.

Corrélations surprenantes

Dans la partie dédiée à l’optique, on trouve une étrange série de tableaux qui pourraient être des abstraits, s’ils ne dataient pas du 19e siècle eux aussi : ce sont des illustrations d’une école d’ingénieurs façonnées pour les cours d’optique justement. Mais le point fort de ce segment se trouve ailleurs. C’est « Donut », une projection lumineuse conçue par l’artiste Ann Veronica Janssens, qui fait exploser les orbites du spectateur – d’ailleurs un panneau indique que les âmes sensibles et surtout celles sujettes à des crises d’épilepsie devraient s’abstenir d’entrer dans la salle. L’artiste y produit une expérience à première vue psychédélique, mais qui en fait a un but et une origine tout à fait scientifique – à découvrir donc.

L’acoustique est un peu déclinée de la même façon : artefacts historiques jouxtant des œuvres contemporaines avec comme point fort la « wellenwanne iFo » de Carsten Nicolai, musicien, artiste prolixe et un des fondateurs de la musique électronique. Son idée d’associer sons et matières liquides dans un ensemble très esthétique va sûrement marquer les esprits. Viennent ensuite les phénomènes invisibles et avant tout l’électricité et ses multiples utilisations. Comme celle qu’en a faite le pionnier de l’art vidéo Nam June Paik avec son « President’s Speech » où la tête du président Nixon donnant un discours est continuellement déformée par un courant électrique qui passe par des câbles apposés à l’écran.

Finalement, la troisième partie se tourne vers les usages plus pratiques des inventions et jette aussi un coup d’œil vers le futur. En passant des outils d’ébénistes historiques à la robotique industrielle et artistique, la dernière section est sûrement la plus spectaculaire. Aussi parce qu’elle comprend une « véritable » œuvre d’art moderne, la machine spectaculaire « Fata Morgana – Méta Harmonie IV » de Jean Tinguely. Ou encore « Trophy » de Conrad Shawcross – une rencontre incongrue entre un bras robotique et une sculpture en bois, directement inspirée d’un tableau ancien.

En somme, on peut dire qu’« Eppur si muove » est de loin la meilleure exposition du Mudam ces dernières années. Même si elle est assommante de temps en temps et qu’il faut prévoir une longue après-midi pour tout voir, elle vaut le déplacement et cela pour trois raisons essentielles : primo, c’est une exposition thématique qui dépasse de loin le monde « élitaire » artistique contemporain et qui s’appuie sur le réel ; secundo elle démontre que le Mudam sait mettre sur pied d’excellentes collaborations ; tertio, le nombre de pièces appartenant à la collection du musée prouve que la politique d’acquisition des dernières années était sensée (et que le fait que la politique pense pouvoir mettre fin à cette pratique reste une honte). Donc, que vous vous intéressiez aux sciences ou non, filez vite au Mudam !

Au Mudam jusqu’au 17 janvier 2016.

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