L’État islamique en Libye : Pousse-à-la-paix ?


Alors que l’État islamique prend de plus en plus de poids dans le centre libyen, des responsables, comme ceux de Misrata, tentent d’instaurer la paix pour faire face à l’organisation terroriste.

1335inter2La région centrale de Syrte en Libye attire aujourd’hui tous les regards. Et inquiète, telle une cocotte-minute oubliée trop longtemps sur le feu. Après être entré dans Syrte en février (woxx 1312), l’État islamique (EI) a pris en juin dernier le contrôle total de la ville et de quelque 200 kilomètres de côtes aux alentours. Cette zone, d’où était originaire Mouammar Kadhafi, est aujourd’hui la principale base de l’EI en Libye. L’organisation terroriste a en effet perdu, lors de combats en juin face à un groupe proche d’Al-Qaïda, son fief historique de Derna, dans l’Est libyen. À 245 kilomètres à l’ouest de Syrte, Misrata tente de faire face à la menace mais se retrouve bloquée par la complexité de ses relations intralibyennes.

Bastion anti-kadhafiste lourdement touché pendant la révolution, Misrata était, durant l’été dernier, à la pointe de la coalition Fajr Libya (Aube libyenne), qui a lancé les hostilités dans l’Ouest libyen en juillet 2014 avant de mettre en place un gouvernement non reconnu à Tripoli. Mais, aujourd’hui, le port commercial est en plein virage et affiche clairement son nouvel objectif, la paix en Libye.

Les représentants de Misrata appellent en effet à l’unité face à la progression de l’État islamique à Syrte, la ville voisine. La raison de ce revirement est simple : ils se sentent menacés. En juin, l’EI a repoussé les forces de Misrata jusqu’à la limite de leur propre territoire, au check-point d’Abu Graïn, qui avait déjà été attaqué quelques jours auparavant. Selon le conseil militaire de Misrata, près de 800 terroristes, parmi lesquels 30 pour cent d’étrangers, contrôlent ce vaste territoire de près de 200 kilomètres de côtes, de Buayirat Al-Hasoun à Nouflyia, s‘enfonçant ensuite dans le désert jusqu‘à 80 kilomètres au nord, près de Houn.

Appel à l’unité

Khaled Abu Jazia, porte-parole de la brigade 166 de Misrata, qui dirige les opérations contre l’EI, reconnaît lui-même que les hommes de l’organisation extrémiste naviguent beaucoup dans le Sud alors que les forces de Misrata y sont peu présentes. « Ils sont à moins de 70 kilomètres des sites pétroliers de Ghani et Mabrouk. Concrètement, ils peuvent en prendre le contrôle dès qu’ils le souhaitent. » Ces sites ont déjà été attaqués et pillés par l’EI en février et sont actuellement fermés.

Décapités et crucifiés

Malgré la menace qui pèse, les combats entre l’État islamique et les Misratis ont cessé en juin. « Nous attendons le bon moment et la création d’une force commune nationale pour attaquer Daesh », explique Ibrahim Baithimal du conseil militaire. Un autre responsable révèle : « Nous souhaitons que la population de Syrte se soulève d’abord. » Les Misratis le savent : s’ils entrent à Syrte sans le soutien de la population, celle-ci se rebellera contre eux. Cette région, où est né Mouammar Kadhafi, est considérée comme « verte » (couleur de l’ancien régime). En cela, c’est une rivale de Misrata, fief prorévolutionnaire. « Les habitants de Syrte haïssent les Misratis. Ils avaient le choix entre eux et Daesh, ils ont préféré Daesh. La peste plutôt que le choléra », explique un homme originaire de la région.

Mais cette situation ne pouvait durer éternellement. « Bientôt, les Syrtois prendront les armes. Ils ne supporteront pas longtemps de devoir rendre des comptes, sur leur propre territoire, à des étrangers », prédisait au début de l’été un observateur. En effet, des combats ont opposé la population aux hommes de l’EI mi-août. L’organisation a répliqué en tuant une centaine de personnes, parmi lesquelles une douzaine de combattants qui ont été décapités puis crucifiés. L’hôpital de la ville, où des blessés avaient été emmenés, a été incendié. Les violences ont débuté après l’exécution d’un imam salafiste dont le corps aurait été brûlé, insulte suprême dans la religion musulmane. Khaled Ben Rajab aurait refusé de remettre sa mosquée à l’État islamique. Face à ce meurtre, une partie de la population de Syrte, notamment les membres de la tribu Ferjani à laquelle appartenait la victime, mais aussi un groupe de salafistes quiétistes, qui prônent un retour à l’islam originel, a décidé de prendre les armes contre l’EI.

Imposé en douceur

Cette rébellion n’est guère une nouveauté. La Libye a connu un précédent à Derna, dans l’est du pays, où des brigades locales, proches d’Al-Qaïda, avaient déjà réussi à faire fuir l’État islamique mi-juin. Cependant, l’EI s’était montré, jusqu’ici, plus prudent à Syrte qu’à Derna. Le groupe s’est d’abord imposé en douceur, ne s’attaquant qu’à ses opposants. Aucun tribunal islamique n’avait été mis en place, comme cela avait été le cas à Derna. L’interdiction de fumer et les « conseils » vestimentaires pour les femmes ont été relativement bien acceptés par les habitants. Mais, mi-juillet, l’EI a fait un pas dans la violence en exposant le corps crucifié d’un Ferjani qui tenait la copie d’une page Facebook critiquant l’organisation. Ce type d’action déshonorante crée inévitablement des tensions. La mort de l’imam mi-août n’a fait que les raviver et a mis le feu aux poudres. De nouveaux soulèvements sont donc probables à Syrte.

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Les forces de Misrata à Syrte en mars 2015. Depuis, elles ont été forcées de reculer. (Photos : Maryline Dumas)

Les deux gouvernements – celui reconnu de Beida et celui de Tripoli – ont condamné les exactions de l’État islamique. Le Congrès général national (CGN), parlement de Tripoli, a promis de continuer les « opérations militaires à travers le chef d’état-major et les combattants révolutionnaires pour se débarrasser de cette organisation terroriste ». Le gouvernement de Beida a, quant à lui, appelé à l’aide la Ligue arabe. Les représentants de celle-ci se sont réunis le 18 août en urgence pour évoquer le sujet. Sans promouvoir de mesure concrète, l’organisation panarabe a affirmé qu’« il y a un besoin urgent de mettre en place rapidement une stratégie qui inclue une assistance militaire à la Libye ». Une aide qui pourrait être grandement encouragée par l’instauration d’un gouvernement d’unité nationale (voir plus bas).

Quoi qu’il en soit, les deux autorités libyennes semblent aujourd’hui être sur la même longueur d’onde face à l’EI, ce qui pourrait faciliter un rapprochement. Jusque-là, le gouvernement de Beida n’avait guère agi contre l’EI de Syrte, trop occupé par les combats contre le groupe et ses alliés dans l’Est, à Benghazi et Derna. Mais les exécutions de membres de la tribu Ferjani – à laquelle appartient Khalifa Haftar, le commandant de l’armée de Beida – pourraient bien changer la donne.

C’est ce que semblent espérer les responsables de Misrata, même s’ils ne le disent qu’à mots couverts. En attendant, ils ont choisi de préparer le terrain pour que les conditions deviennent plus favorables et ils tentent de renouer les contacts entre Libyens. Autrefois repliée sur ses souffrances liées à la révolution, la ville martyre s‘ouvre aux autres. Ainsi, le musée de la révolution, situé au milieu de la rue de Tripoli, particulièrement détruite dans les combats de 2011, accueille aujourd’hui les photos de martyrs de nombreuses villes, comme ceux de Zintan, le grand ennemi. « C’est le musée des martyrs de toute la Libye, justifie le directeur, Taher Bachir. Ce lieu doit rassembler tout le monde. »

Accords de paix entre villes

Dans ce cadre, la troisième ville du pays tente depuis des mois de rétablir la paix en Libye. Un processus qui passe notamment par des accords de paix entre villes. Trois ont déjà été signés alors que d’autres sont en cours de négociation, notamment avec Zintan, l’ennemi juré qui soutient le gouvernement de Beida, reconnu par la communauté internationale. «  Il y a un réel désir de discuter, de faire la paix. C’est pour cela que Misrata a pris l’initiative », justifie Ali Abu Setta, membre du conseil municipal. Son collègue, Mohamed Toumi précise : « Ce n’est pas important de savoir qui est à l’origine de ces discussions. Ce qui est important, c’est que le contact existe à présent. » Et le résultat est là : les combats ont pris fin dans l’Ouest libyen.

Ces accords de paix entre villes ne sont cependant pas une bonne nouvelle pour tout le monde. Le gouvernement de Tripoli, comme certains combattants les plus extrémistes, n’approuve guère ces gestes de réconciliation. « Depuis la fin des combats dans l’Ouest, les révolutionnaires sont rentrés chez eux. On a à présent beaucoup de mal à les mobiliser », se désole le colonel Omar Khadrawi du ministère de l’Intérieur de Tripoli. Les kidnappings et autres crimes ont repris en l’absence des combattants. La route côtière, entre Tripoli et la frontière tunisienne, en est un exemple flagrant : les check-points où les révolutionnaires contrôlaient les identités ont quasiment disparu. Mi-juillet, quatre Italiens ont été kidnappés sur cette route.

Mais Misrata persiste. « Ces accords permettent de préparer le terrain pour les négociations sous l’égide de l’ONU (débutées en septembre 2014, ndlr). Cela fonctionne en parallèle », explique Ali Abu Setta qui a participé à différentes réunions de dialogue au Maroc, entre autres. Il approuve d’ailleurs la proposition 4.1, l’accord signé le 10 juillet dernier par différentes personnalités libyennes, mais rejeté par le CGN, le parlement de Tripoli.

Préparer le terrain

Cependant, Misrata reste divisée sur ce sujet. Hannan Shallouf, une élue boycotteuse de la Chambre des représentants (CdR), l’organe législatif basé à Tobrouk et reconnu par la communauté internationale, estime que cet accord n’est pas au point : « Il faut rediscuter. Par exemple, nous ne pouvons pas accepter que la décision de la Cour suprême (qui a déclaré l’invalidité du parlement de Tobrouk en novembre 2014, ndlr) ne soit pas reconnue. » Si une quarantaine de brigades de Misrata ont déclaré publiquement, en juin, leur soutien à ce dialogue, Hannan Shallouf assure que les groupes armés et de nombreuses personnalités sont de son côté. L’élue pense notamment à Abdulrahman Swehli, député élu à la fois au CGN et à la CdR qu’il boycotte, ou à Salah Badi. Ce dernier est un des chefs militaires de Misrata. Refusant toute négociation, il a annoncé, mi-juin, la création d’une nouvelle coalition de brigades, le « Front de fermeté », communément appelé « Fajr Libya 2 », qui inclut sept groupes de Misrata.

« Salah Badi n’est pas important. Il ne représente personne », tacle Fathi Bashagha, lui aussi élu boycotteur de la CdR mais en faveur de l’accord de paix de l’ONU. Ayant participé aux négociations à Skhirat, au Maroc, cet homme d’affaires a choisi de signer l’accord : « Pour montrer notre bonne foi et passer à l’étape supérieure. » Selon un journaliste local, « 25 pour cent de la population de Misrata est pour cet accord, 25 pour cent est contre et 50 pour cent souhaite juste la fin de la guerre. »

La fin de la guerre, c’est effectivement ce dont rêve Ismaël. Pour s’évader et tenter d’oublier les problèmes de son pays, ce Misrati se réfugie chaque jour dans une petite baraque construite sur la plage. En regardant la mer au loin, il rêve à une Libye qui ressemblerait à l’Europe. « Je n’en peux plus, il faut qu’ils stoppent cette guerre ! Je suis prêt à tout pour cela, même à prendre Netanyahou comme président ! »


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