Photographie/webdocumentaire
 : Ardent


« Le grand incendie » de Samuel Bollendorff est une exposition qui interpelle et met en espace les questions autour du geste de l’auto-immolation.

1342expo

L’endroit où Rémy Louvradoux, employé chez France Télécom avec pour mission de faire la lumière sur les dysfonctionnements et les suicides dans l’entreprise, s’est immolé le 26 avril 2011 – après sa mise au placard totale par ses managers.

« 10 h 12 : Aujourd’hui, c’est le grand jour pour moi car je vais me brûler à Pôle emploi. J’ai travaillé 720 heures et la loi, c’est 610 heures. Et Pôle emploi a refusé mon dossier. 12 h 55 : Je suis allé à Pôle emploi avec cinq litres d’essence pour me brûler. Mais c’est fermé. Alors ce sera demain, le 13 ou le 14. » Djamel Chaar, l’auteur de ces lignes, s’est finalement immolé devant le Pôle emploi de Nantes le 13 février 2013. Il était travailleur intérimaire et son agence lui avait refusé ses droits, le soupçonnant de fraude. Après ce geste tragique, sa femme se voit interdire d’entrer dans le local devant lequel son mari s’est donné la mort – pour pouvoir discuter avec la directrice -, et le tribunal classe sans suite toutes ses plaintes pour protester contre cette interdiction.

Les immolations par le feu sur la place publique ont toujours eu une signification politique. Que ce soient les bûchers du Moyen Âge ou les suicides de moines tibétains – un corps qui brûle porte toujours un message fort. D’autant plus quand il s’agit d’une auto-immolation.

Samuel Bollendorff met en parallèle ces gestes avec leurs histoires et, ce faisant, il dévoile une grande hypocrisie occidentale. Car le traitement médiatique d’une auto-immolation varie selon le lieu. Si des moines tibétains se brûlent pour protester contre l’occupation chinoise de leur territoire, l’attention est à son comble : déferlement d’experts, condamnations par la politique en veux-tu, en voilà… Par contre, quand il s’agit d’un employé de France Télécom, d’une professeure de lycée ou d’un travailleur intérimaire, le langage des médias et des administrations change de fond en comble. Soudain il est question de « fragilité psychologique » et de « cas isolés ». Les photos de lieux où aucune trace du drame ne persiste, où la banalité crève l’œil font en tout cas froid dans le dos.

Pourtant, d’après les recherches menées par Samuel Bollendorff et la journaliste Olivia Colo, les taux de suicide par auto-immolation entre la France et le Tibet occupé étaient comparables pour l’année 2011. Cela semble faire une grande différence si le facteur déterminant qui a poussé un individu à se donner la mort en public est un régime lointain ou le discours d’un PDG d’entreprise comme Didier Lombard, de France Télécom, qui se vantait du fait qu’il pousserait les salariés « en trop » hors de son entreprise « par la porte ou par la fenêtre ».

Ce qui fait du « Grand incendie » une exposition, une expérience qui donne aussi mal au ventre. Car cette sorte de suicide particulière n’est pas le fruit d’une psychose uniquement – elle est porteuse d’un message, d’un malaise. Et parfois ces messages sont entendus, comme celui de Mohamed Bouazizi, ce jeune de 19 ans qui s’est brûlé à Sidi Bouzid en Tunisie, devant le gouvernorat local, déclenchant ainsi la vague des printemps arabes.

En ce sens l’exposition ouvre les yeux sur une multitude de revendications et de vérités souvent pas belles à entendre. Et penser que tout cela est loin du Luxembourg est faux : la dernière auto-immolation publique, sur la place d’Armes, était celle de Maggy Mufu qui voulait protester contre le racisme institutionnel au Luxembourg. Elle date de onze ans, du 5 octobre 2004 exactement. Les réactions officielles et dans la presse ont été similaires à ce qui s’écrivait alors dans l’Hexagone à ce sujet.

Voilà donc toute une ribambelle de raisons pour se rendre à Dudelange voir « Le grand incendie ». Et pour celles et ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas se déplacer, il y a toujours l’excellent webdocumentaire « legrandincendie.fr » (couronné du Visa d’or du webdocumentaire et du Visa d’or pour l’image en 2014 au festival de photojournalisme de Perpignan).

Au CNA jusqu’au 3 décembre.

Cet article vous a plu ?
Nous offrons gratuitement nos articles avec leur regard résolument écologique, féministe et progressif sur le monde. Sans pub ni offre premium ou paywall. Nous avons en effet la conviction que l’accès à l’information doit rester libre. Afin de pouvoir garantir qu’à l’avenir nos articles seront accessibles à quiconque s’y intéresse, nous avons besoin de votre soutien – à travers un abonnement ou un don : woxx.lu/support.

Hat Ihnen dieser Artikel gefallen?
Wir stellen unsere Artikel mit unserem einzigartigen, ökologischen, feministischen, gesellschaftskritischen und linkem Blick auf die Welt allen kostenlos zur Verfügung – ohne Werbung, ohne „Plus“-, „Premium“-Angebot oder eine Paywall. Denn wir sind der Meinung, dass der Zugang zu Informationen frei sein sollte. Um das auch in Zukunft gewährleisten zu können, benötigen wir Ihre Unterstützung; mit einem Abonnement oder einer Spende: woxx.lu/support.
Tagged .Speichere in deinen Favoriten diesen permalink.

Kommentare sind geschlossen.