Stéphane Brizé : Le mal français


Malgré le Prix de la meilleure interprétation masculine décerné sur la Croisette à Vincent Lindon, « La loi du marché » ne réussit pas vraiment à convaincre – trop hésitant pour exprimer un message clair, le film patauge dans sa propre sauce.

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Le chômeur d’aujourd’hui doit avant tout être capable d’encaisser… les coups durs.

Si Laurence Parisot, l’ancienne égérie du Medef, flingue un film, qui de plus est un drame social, c’est en quelque sorte une bénédiction. « ‘La loi du marché’ n’est ni plus ni moins qu’une caricature », a tonné dans une émission radio celle qui fut patronne des patrons français pendant de longues années. Et pourtant, le drame de Stéphane Brizé est tout sauf drôle. On y entre dans la vie de Thierry, mis au chômage par son entreprise après des décennies de bons et loyaux services. Mais le statut de victime d’un plan social lui déplaît fortement et il ne veut pas passer sa vie à prendre sa revanche sur son ancien patron – même s’il estime que son licenciement était illégal. D’autant plus que Thierry est sous haute pression : il lui reste à payer son crédit immobilier et il doit assurer la prise en charge de son fils, Mathieu, adolescent gravement handicapé. Pas le temps de chômer longtemps alors et, vu sa situation – il n’est plus un jeune et ne dispose pas de diplômes -, il n’a pas vraiment le choix et doit accepter tout ce qui lui est proposé par Pôle emploi.

Après quelques formations qui ne mènent nulle part et des essais infructueux de vendre son mobile home breton, Thierry finit par accepter un boulot de vigile dans un supermarché. Son quotidien est une longue suite d’humiliations qu’il inflige à de petits voleurs, jeunes et vieux, immigrés et français, et même les caissières y passent. De surcroît, pour le groupe, toute excuse est bonne pour licencier du personnel. Quand une de ses collègues, licenciée pour ne pas avoir mis à la poubelle des bons de réduction laissés par des clients, se suicide sur son lieu de travail, le dilemme moral de Thierry s’accroît.

Au lieu de regarder « La loi du marché », on peut tout aussi bien voir le journal télévisé, tellement ces microdrames du quotidien sont devenus banals. Et c’est exactement cela qui est choquant dans « La loi du marché » : la banalité des humiliations quotidiennes auxquelles sont soumises les personnes au chômage. Du ton paternaliste du conseiller Pôle emploi, en passant par les sessions de formation infantilisantes, pour en arriver aux rendez-vous avec le destin devant le bureau de l’employée de banque pour rééquilibrer les lignes de crédit – c’est une machine infernale qui ne tolère aucun faux pas de la part du chômeur. S’il s’écarte du « droit chemin », il passe vite à travers la grille sociale. Et le film illustre bien que Pôle emploi est particulièrement rapide et appliqué quand il s’agit de trouver des raisons pour rayer un chômeur de ses statistiques. Tout comme les grands groupes peuvent être très ingénieux quand il s’agit de trouver des motifs pour licencier leurs employés en cas de baisse de la conjoncture économique.

Pris dans ce cercle vicieux, Thierry encaisse coup sur coup mais reste d’un stoïcisme remarquable. On aurait presque envie de se lever pour lui et de passer une bonne paire de baffes à l’une ou l’autre des personnes qui lui rendent la vie si difficile. Est-ce son expérience d’un enfant handicapé qui lui a insufflé cet état d’esprit ? Nul ne sait et nul ne peut savoir, car finalement, de ce qui se passe à l’intérieur du protagoniste, « La loi du marché » ne montre presque rien. Par contre, la caméra s’attarde souvent trop sur des scènes triviales – comme un cours de danse – où pendant de longues minutes rien ne se passe, juste pour arriver par des coupes un peu rapides à un nouveau moment de narration auquel le spectateur doit s’adapter. Certes, cette technique peut paraître « dogmatique » et peut rechercher un effet de projection du réel – mais finalement elle nuit plus au film qu’autre chose.

Et c’est bien dommage, pour un film consacré à la misère qui frappe des millions de personnes précaires de par le monde.

À l’Utopia.

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