Virtuosité débridée

Le dimanche 3 février était placé sous le signe de la comédie à la Philharmonie. Sur scène, la pianiste Yuja Wang, en résidence cette année, est devenue « The Clone », dans un spectacle conçu par le duo de musiciens virtuoses et fantaisistes Igudesman & Joo.

Photos : Alfonso Salgueiro

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne se prend pas au sérieux, Yuja Wang. La pianiste chinoise, avec pourtant déjà une carrière classique impressionnante derrière elle, se plie ce soir au jeu de la guest star. Igudesman & Joo ont écrit pour elle ce spectacle éphémère, programme de concerts serré sur tous les continents oblige : la seule autre représentation sera pour le 11 février au Carnegie Hall de New York. L’argument ? La disponibilité commerciale d’un clone de la virtuose, permettant grâce à son concentré de technologies de pointe l’exécution de n’importe quel morceau dans n’importe quel style.

Sur ce postulat, le violoniste Aleksey Igudesman et le pianiste Hyung-ki Joo proposent un mélange de stand-up et de musique propre à faire fonctionner les zygomatiques. Tout y passe : du travestissement aux jeux de mots (en anglais), du détournement d’œuvres classiques à l’exécution sérieuse de compositions personnelles – parce que ces deux-là sont également compositeurs, bien sûr. Il serait fastidieux d’énumérer tout le programme musical, aussi se contentera-t-on de mentionner pour la première partie la fameuse « Marche turque » de Mozart arrangée par Fazil Say et Arcadi Volodos, devenue un morceau favori des bis de Yuja Wang, ou bien une version débridée à deux pianos des variations sur un thème de Paganini.

Avec beaucoup de sketches, cette première partie est moins rythmée par les notes, comme pour installer durablement le personnage de clone joué par Yuja Wang. On voit bien d’ailleurs que la pianiste est plus à l’aise avec un clavier qu’avec des dialogues : malgré le nombre réduit de répliques, elle a du mal à entrer dans son rôle, se retenant de pouffer aux blagues des deux compères, qui s’en donnent eux à cœur joie. Heureusement, la magie opère lorsqu’elle s’installe au piano, même lorsque sa gestuelle est mise en scène. Le duo qu’elle forme avec Joo pour les variations sur un thème de Paganini est parfaitement crédible, comme dans un concert traditionnel.

Quelques remarques dans les fauteuils alentour montrent cependant que l’équilibre est délicat. Tout le monde ne semble pas aimer, et les jeunes enfants ont quelques difficultés avec l’anglais. Faut-il plus de musique, plus de dérision ? « The Clone » est d’abord l’expérience du classique vécu autrement, une sorte de cabaret comico-musical atterri dans une salle gigantesque presque par hasard. Ou plutôt : par la réputation de ses interprètes. Tout y est exacerbé, de la virtuosité qui devient un concours de vitesse à l’image glamour de Yuja Wang, toute en tenues courtes et en mimiques de séduction. Sexistes, Igudesman & Joo ? C’est une question d’appréciation, mais force est de constater que les trublions savent où appuyer, et que leur égérie se prête volontiers à cette autodérision. Tout cela, encore une fois, sans compromis sur la qualité musicale.

La deuxième partie a de quoi rassurer les mélomanes qui veulent écouter des notes et pas des blagues. Dans un délire parfaitement maîtrisé où au violon (parfois aux accents de ukulélé !) d’Igudesman et aux pianos viennent se joindre par surprise mélodica, tambourin, triangle ou glockenspiel, les trois interprètes renoncent presque aux sketches pour proposer une longue et réussie interprétation de la suite de danses sur « West Side Story » de Leonard Bernstein. Pas de doute : on tient bien là un trio de qualité exceptionnelle, fantaisie musicale comprise. Il aura fallu peut-être une première partie plus hachée pour libérer tout ce potentiel. Car ce n’est pas fini, et le détournement final à l’allure de medley, qui voit Joo et Wang rapper respectivement en anglais et en chinois sur le Canon de Pachelbel avec accompagnement vocal du public, est un tour de force difficile à oublier.

Alors, excessif, « The Clone » ? Un peu, oui, surtout pour une audience classique traditionnelle. Peut-être aussi trop décousu : si la « Marche turque » constitue un fil conducteur reconnaissable, l’argument de départ se perd quelque peu au fil des numéros musicaux. On sent que le spectacle n’a pas pu être peaufiné, très probablement en raison des engagements nombreux de sa guest star. Pas sûr non plus que l’humour suffise pour faire venir un nouveau public dans les concerts « sérieux ». Mais honnêtement, une bonne tranche de rire franc à la Philharmonie, ça n’arrive pas si souvent. Et avant le Carnegie Hall, en plus.


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