POLITIQUE CULTURELLE: « Nous sommes en train d’écrire notre propre histoire de l’art »

Surprise ou non, Enrico Lunghi vient d’être nommé nouveau directeur du Mudam à partir de janvier 2009.
Le woxx a fait le point avec l’intéressé.

Le nouveau directeur du Mudam et accessoirement notre voisin : Enrico Lunghi.

woxx : En vous rasant le matin, avez-vous souvent pensé à devenir directeur du Mudam ?

Enrico Lunghi : Ce n’est pas en me rasant que j’ai eu l’idée de poser ma candidature. Le départ de Marie-Claude Beaud à la tête du Mudam était connu de longue date. On savait qu’un jour où l’autre elle ne serait plus là. Ainsi, j’ai eu l’occasion d’y réfléchir pendant plus longtemps. Pour moi, une certaine logique s’imposait : ayant débuté comme assistant au Musée national, puis transité par le Casino où en 13 ans nous avons construit le forum d’art contemporain – et quand le Mudam a ouvert ses portes, nous l`avons perçu comme un support et une complémentarité. Je me suis donc posé la question de ce qui adviendra du Mudam après le départ de Marie-Claude Beaud. Et puis une autre question, celle de la continuité – pour le Mudam et pour moi – me tenaillait. L’idée d’occuper se poste me plaisait, parce que je pourrais continuer mon travail des dernières décennies, tout en disposant d’autres moyens.

Comment décririez-vous l’esprit de votre travail au cours des 13 ans passés au Casino ?

Au fond, il s’agit de capter un maximum de la vie quotidienne : ses richesses et ses diversités. Et l’art appartient à cette sphère du quotidien. L’art contemporain offre des visions très diverses de notre actualité, le traduit en multiples facettes de notre réalité. Il est toujours l’expression de notre humanité : ce qu’on est capable de penser ou d’éprouver. Plus on perçoit ces réalités, plus on en sait sur la société qui les produit et l’art offre des possibilités excellentes pour les entrevoir. Le Luxembourg a – comme toujours – eu un retard initial. Bien sûr qu’il y avait toujours des artistes qui ont traité ce thème, mais leur inspiration venait toujours de l’extérieur.

Vous percevez donc l’art contemporain comme un filtre de l’actualité ?

Oui, disons que l’art contemporain n’est pas une newswire de ce que l’homme éprouve aujourd’hui. L’art est un broyeur de toutes ces réflexions et de toutes ces émotions. Ce qui en ressort est parfois bien, parfois non – on peut en discuter. Mais pour moi, l’art a toujours été une manière de s’approcher de l’être humain.

Que dites-vous aux critiques qui auraient préféré qu’un étranger prenne ce poste ?

Je pense que toute solution présente des avantages et des désavantages. Je sais qu’en prenant la tête du Mudam, j’apporte mon expérience et mon horizon, qui est aussi limité quelque part. Quelqu’un de l’extérieur aurait apporté d’autres idées, étrangères à nos pratiques, ce qui aurait pu constituer un avantage. Mais je pense aussi que l’expérience du Casino – qui a beaucoup construit en ses 13 années d’existence – par rapport au deux ans du Mudam, que je sais peut-être comment pacifier les relations entre le public et ce musée, qui a toujours eu des problèmes d’acceptation, avant et après son ouverture. Il reste beaucoup à faire, comme créer des liens avec d’autres institutions et la population, ainsi qu’enlever un peu la pression qui pèse toujours sur le Mudam. La cible serait de faire en sorte que les gens voient que le Mudam est une chance pour le Luxembourg, tout comme la Philharmonie ou le Grand théâtre. Je ne veux pas non plus que les gens aiment tout ce que fait le Mudam, mais il s’agit de faire évoluer l’ouverture de la discussion sur l’art contemporain.

Le Mudam en tant qu’agora donc ?

A mes yeux, le Mudam – et le Casino aussi – parce qu’ils se concentrent sur le contemporain, sont aussi des producteurs de discussions. Il ne s’agit plus de sacraliser l’art – mais il faut aussi accepter qu’il y ait des professionnels dans ce secteur : les artistes. Ces derniers proposent leurs visions, qu’on peut discuter. On nous reproche souvent de déterminer nous-même ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas. Mais nous aussi, on cherche et parfois on se trompe, ce qui nous sert toujours de leçon. Mais, si le public n’accepte pas qu’on cherche, on n’avancera jamais.

Lors de votre nomination, un sondage internet de wort.lu indiquait qu’une écrasante majorité des internautes ne s’intéressait ni au Mudam, ni à l’art contemporain en général. Comment interprétez-vous cela ?

C’est partiellement révélateur de la société luxembourgeoise. Nous vivons dans un environnement qui est très dépendant de tout ce qui vient de l’extérieur, nous importons presque tout : fringues, ordinateurs, voitures, même les informations. Je me dis qu’il est dommage qu’on ne s’intéresse pas davantage au monde du dehors et qu’on ne veut rien savoir des liens qui unissent une société. L’art est un moyen – à mon avis un des meilleurs même – car il réunit la réfléxion et la contemplation. Ce qui n’est pas forcément le cas hors des sphères artistiques – de se poser des questions sur notre monde. C’est pourquoi le théâtre est tellement important, même si d’autres disciplines artistiques misent plutôt sur l’émotion comme la musique et la danse. L’art est le point où réflexion et émotion deviennent une seule et même chose.

Mais ce désintérêt général, se peut-il qu’il soit dû au fait que le Luxembourg ne dispose pas, actuellement, d’une histoire de l’art contemporain à lui ?

Sûrement. Il nous manque des éléments dans l’art contemporain auxquels nous identifier. Je suis persuadé que notre façon de voir le présent est inextricablement liée au passé. Que le Luxembourg ait été une forteresse pendant 500 ans, on ne s’en sort pas si rapidement. Qu’au 20e siècle une toute petite ville de province soit devenue une petite capitale mondiale, est un cheminement respectable, ça n’arrive pas à tout le monde. De plus, la ville a toujours gardé une certaine dimension humaine que je continue à apprécier. Toujours est-il qu’au cours du siècle dernier, nous avons, culturellement parlant, digéré les influences extérieures avec une certaine distance et aussi – il faut le dire – un retard. La date-butoir, où les choses ont commencé à changer, c’est 1995. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’avant cette date nous ayons été un désert culturel, mais à partir de ce moment, le Luxembourg a enfin été directement connecté à tout ce qui se passait dans le monde culturel. La distance et le délai s’en sont trouvés abolis. Depuis une bonne vingtaine d’années, une nouvelle situation est crée – et il serait donc intéressant de historiciser la période précédente, pour se démarquer. Car, de nos jours, on voit très bien que les choses créées au Luxembourg – la musique, la danse, le théâtre, la littérature et les arts en général – ont des répercussions internationales. Il y a des créations qui ont vu le jour au Casino qui ont trouvé leur chemin dans des anthologies d’art. Des artistes comme Su-Mei Tse sont internationalement reconnues et participent à la création à un niveau global.

Donc nous sommes en train d’écrire notre propre histoire de l’art contemporain ?

Nous participons à l’histoire, tout en écrivant la nôtre ou notre partie de cette histoire. Cette histoire nous appartient, certes, mais elle intéresse aussi l’étranger. Caricaturalement parlant, même si je n’apprécie pas forcément de voir les choses ainsi, on peut dire qu’au cours du 20e siècle, nous avons été influencés par l’extérieur, mais ce qui était produit ici n’intéressait en général que nous-mêmes. Depuis une vingtaine d’années, les choses ont changées : nous digérons toujours des influences venues hors de nos frontières, mais ce qui se fait ici a tracé ses chemins vers l’étranger.

La crise financière ne met-elle pas en danger une telle évolution ?

Je ne suis pas un prophète, mais j’ai deux réflexions à ce sujet. Premièrement, le Mudam a de toute façon des difficultés financières. La loi sur les subventions du Mudam a été votée et plafonnée en 1998 et les frais techniques et ceux du personnel ont été sous-estimés. Et j’espère que ces déficiences seront réglées bientôt, sinon nous risquerons de connaître des problèmes de fonctionnement. L’impact de la crise financière est encore inconnu, mais il est clair qu’il nous sera de plus en plus difficile de trouver des financements de l’extériereur. On parle beaucoup des institutions culturelles qui devraient trouver plus de sponsors, mais on sait aussi que si quelque chose de culturel naît quelque part dans le monde, ce n’est pas dû aux sponsors mais à l’aide de l’Etat. Car le problème avec les sponsors en général est qu’il ne sont pas intéressés à un engagement de longue durée, tandis que l’Etat est responsable de l’éducation, des formations et de la construction de ces institutions. Il n’est pas responsable d’offrir les fruits de ce travail à des sponsors. L’Amérique est toujours prise comme exemple quand on parle de sponsoring culturel, alors qu’après 1979 et l’annulation de l’Endowment of the Arts par l’administration Reagan, l’Amérique a perdu l’influence et sa prédominance culturelle dans le monde. L’Etat est une garantie indispensable pour la vie culturelle, tandis que le sponsoring peut aider à accroître les moyens sur un projet précis. En ce qui concerne la réaction du public du Mudam à la crise, je peux aussi m’imaginer que des gens qui ont l’habitude de passer leurs fins de semaine dans des métropoles étrangères se rabattent sur la vie culturelle locale, qui est très riche aussi. Avec une vie culturelle riche, on peut voyager beaucoup plus tout en restant au Luxembourg. Ainsi, on peut se faire du bien tout en le faisant aussi pour son pays.

Comment se déroulera la coopération future avec le Casino ?

Je ne pense pas qu’il y ait une situation de concurrence. Le Casino et le Mudam ont des rôles complémentaires et je pense que ces deux rôles vont apparaître encore plus clairement au futur. Le Mudam n’a que deux ans, et je sais d’expérience qu’aux débuts du Casino, personne ne savait vraiment dans quelle direction ce projet allait se développer. Dans deux ou trois ans, tout le monde comprendra nettement ce que fait le Casino et ce que fait le Mudam. Le Mudam a un rythme d’expositions différent et en même temps il développe une collection. C’est une approche différente et pensée dans la durée, tandis que le Casino est plutôt une vitrine de la création actuelle et livre la matière première au Mudam.


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