GÉNOCIDE AU RWANDA: Retour des reflets

Pauline Kayitare a 13 ans lorsque son pays, le Rwanda, est ravagé par un génocide qui aujourd’hui encore défie nos pires appréhensions quant à l’espèce humaine. Elle survit autant par le miracle que par le mensonge. 17 ans plus tard, elle raconte son histoire dans le livre « Tu leur diras que tu es hutue ».

Sur la personne :
Pauline Kayitare a 30 ans et vit en Belgique avec son mari et sa fille. Elle est une rescapée tutsi du génocide qui sévissait au Rwanda, au cours duquel presque toute sa famille a été assassinée. Pour survivre, elle a dû recourir au mensonge et se faire passer pour une Hutue. Après le conflit, elle a dû user de la même imposture pour obtenir un statut de réfugiée politique en France, vu que l’Hexagone protégeait les Hutus. Elle lira des extraits de son livre « Tu leur diras que tu es hutue », le 12 octobre prochain au CITIM, à Luxembourg-Ville. Son livre a paru aux éditions André Versaille.

woxx : D’où vous venait le besoin de faire un livre de votre histoire, eu égard au fait que raconter ce qui s’est passé en 1994 vous forçait aussi à revivre ses scènes ?

Pauline Kayitare : En fait je n’avais jamais pensé faire ce livre. Mais, comme je l’écris dans le dernier chapitre, au moment où je rentrais en Europe après avoir enterré ma mère, mes frères, mon grand-père et mes tantes, j’étais un peu abattue. Même si je m’étais construit une nouvelle vie en Europe, en me mariant et en devenant mère à mon tour, c’était un peu comme si je n’étais pas moi-même. J’ai connu ce qu’appellent les psychanalystes le `retour des reflets‘, je suis tombée dans une profonde dépression. A ce moment, mon mari m’a suggéré de trouver quelqu’un pour raconter mon histoire. Il est alors allé trouver une journaliste de sa connaissance, Colette Braeckmann du quotidien Le Soir, qui l’a mis en contact avec l’écrivain Patrick May. Dès notre rencontre initiale, le courant est passé, et il a été mon premier confident. Depuis plus de 17 ans, je n’avais jamais raconté mon histoire à qui que ce soit, ni à mon père, ni à mon mari. C’était tellement horrible qu’on n’a pas envie de le raconter. Aussi peut-être à cause de la crainte que personne ne va vous croire.

C’était aussi une façon d’atterrir enfin dans votre nouvelle vie ?

Oui, Patrick May m’a aidée à retrouver mon identité que j’avais perdue depuis longtemps, depuis que je vivais en imposture. Tout cela tournait autour d’une seule phrase, qui m’a sauvée la vie : `Tu leur diras que tu es hutue‘. Ce fut le dernier message de ma maman. D’une part, je me sentais coupable, de l’autre, je me dis que j’ai bien fait. Car sinon, j’aurais fini comme tous les autres. Ce qui a donné encore plus de profondeur tragique et humaine à notre collaboration, c’était qu’il venait d’apprendre qu’il était atteint d’un cancer incurable. Il est décédé juste après qu’on ait fini notre travail. C’est vraiment lui, qui, par son sens de l’écoute sans jugement, m’a le plus aidé.

Est-ce qu’avant d’envisager le vôtre, vous aviez lu d’autres témoignages sur le génocide de 1994 ?

J’ai lu des livres de Jean Hatzfeld, comme par exemple `Une saison de machettes‘, et d’autres encore. Cela m’intéressait déjà avant, parce que c’était aussi mon histoire. Mais ça ne m’a pas donné envie de témoigner moi-même. Peut-être que le bon moment n’était pas encore là. Je pense que ça tient aussi au temps d’attente. Quand j’ai retrouvé mon père sur l’île de Nyamunini, je me demandais pourquoi je ne retrouverais pas aussi ma mère et mes frères et soeurs. Mais à partir du moment où mon père m’a appris qu’ils avaient tous été tués, pouvoir les enterrer en dignité est sûrement quelque chose qui m’a permis de passer à autre chose et de pouvoir raconter mon histoire. Si je n’avais pas revu la robe violette de ma mère, tout cela serait resté enterré en moi, et que je serais morte un jour sans raconter à qui que ce soit mon histoire. C’est le fait que j’ai retrouvé les miens qui a rendu possible mon récit.

Au-delà du besoin personnel de témoigner, y a-t-il dans votre livre un désir de réconciliation dans un pays où la mémoire du génocide ne fait toujours pas l’unanimité ?

Ce livre a été écrit avant tout dans la perspective du devoir de mémoire pour les plus d’un million de Tutsis qui ont été assassinés en seulement trois mois. Et puis ces gens-là, qui nous ont fait tant de mal, puissent se dire `Voilà, nous avons suivi le gouvernement comme des moutons. Nous avons massacré nos voisins, des personnes avec qui nous avons tout partagé‘. J’espère qu’ils vont se poser la question. Bien sûr que ça vaut aussi pour les générations futures – c’est pourquoi je vais aussi témoigner dans des écoles. J’y vais pour délivrer un message clair, qu’il ne faut pas tomber dans le racisme ou dans l’antisémitisme. Qu’il ne faut même pas permettre les débuts d’une telle haine, puisqu’elle peut se développer et aboutir à ce que j’ai dû subir.

Pourtant, dans « Tu leur diras que tu es hutue », vous décrivez comment vous vivez très mal le fait qu’après tout ce qui vous était arrivé, votre père ait épousé une femme hutue et ait même adopté des orphelins hutus.

C’est tout à fait normal. J’explique ce que j’ai ressenti au moment même. Alors qu’aujourd’hui, j’ai moi-même une petite fille – grâce à laquelle ma vie a aussi pu reprendre – je comprends mieux. Mon père, c’est quelqu’un dont je peux être très fière. C’est grâce à lui que je ne suis pas tombé dans la haine. Je peux tout à fait comprendre son geste, même s’il ne tient pas la comparaison avec d’autres situations dans l’histoire. Pouvez-vous imaginer qu’un rescapé d’Auschwitz retourne en Allemagne, épouse une nazie et adopte ses enfants ? C’est un choc pour quelqu’un qui revient des massacres. Mais aujourd’hui, je sais que ce qu’il a fait est très important et que l’humanité entière devrait penser et faire comme lui.

Après le génocide, le Rwanda a établi un système de justice appelé les tribunaux « Gacaca ». Est-ce que vous croyez en ce système ?

Je pense que le gouvernement rwandais n’avait pas d’autre choix pour désengorger les prisons. Pourtant, pour quelqu’un qui a subi le génocide, cela reste impossible de s’asseoir avec les bourreaux d’antan et de discuter pour finalement pardonner. Le gouvernement a fait ce qu’il pouvait, mais maintenant cela appartient à chacun des rescapés – parce que c’est à eux qu’on demande le plus d’efforts par rapport à des Hutus qui demandent pardon parce qu’ils ont tué. Ils n’ont pas les mêmes soucis. Les rescapés doivent trouver la force de reconstruire leur vie, cela appartient à chacun de le faire. Et encore, pour moi qui habite en Europe, c’est quelque chose de différent que pour un rescapé du Rwanda qui vit sur la même colline que les meurtriers. J’ai pu pardonner parce que je n’habite pas avec eux, ce qui m’a permis de penser à autre chose. C’est pourquoi je ne peux parler pour d’autres rescapés.

Pour vous, retourner vivre au Rwanda reste donc impossible ?

Pour moi, le Rwanda reste un beau pays. En août de cette année par exemple, j’étais retourné au pays pour montrer ma fille à mon père et je me suis encore une fois rendue compte que c’était là que j’avais mes repères et mon identité. Malgré les souffrances, le Rwanda reste un bel endroit important pour moi. S’il fallait que je retourne au Rwanda et si j’y avais un travail, j’y retournerais même avec plaisir.

Quelle culpabilité porte à vos yeux l’Occident dans les massacres ?

On avait dit `Plus jamais ça‘ après le génocide des juifs, mais on n`a rien fait pour les Cambodgiens, on n’a rien fait pour les Tutsis et on n’a non plus rien fait au Darfour. Maintenant, j’ai l’impression que les choses bougent, que l’Union européenne prend partie pour le peuple, et c’est déjà très bien. Pourtant, je ne veux pas pointer du doigt l’Occident, je pointe encore plus du doigt ces gens-là, les Hutus, avec lesquels on avait tout partagé, avec qui on avait planté la main dans la même assiette. C’est aux Africains d’avoir l’amour de leur prochain, on ne doit pas attendre que l’Occident vienne à notre aide. C’est à nous de dire ce qui est bien pour nous et ce qui ne l’est pas.

La semaine dernière, la France a refusé encore une fois d’extrader la veuve de l’ex-président Juvénal Habyarimana – par l’assassinat duquel le génocide a été déclenché – vers le Rwanda. Comment vivez-vous cette situation ?

Si vous voulez vraiment la réconciliation, il faut que la justice rende des comptes aux rescapés. Cette dame qui est en France depuis 1994 doit être rendue à la justice rwandaise pour qu’un jour les plaies du passé se referment. Et d’autre part : le tribunal international d’Arusha pour le Rwanda va fermer ses portes en 2012. Mais ont ils fini de juger toutes les personnes impliquées dans le génocide ? La justice rendue aux rescapés est la seule possibilité d’avoir une vraie réconciliation.

Est-ce que vous pensez que le monde honore le génocide de 1994 de façon appropriée ?

Certes, il y a beaucoup d’associations de rescapés dans le monde qui entretiennent la mémoire et il y a eu beaucoup de livres publiés à ce sujet. Mais que veut dire `honorer la mémoire‘ ? Au-delà du fait de rendre justice, on ne punit pas les négationnistes qui nient les faits, comme c’est aussi le cas de ceux qui nient l’holocauste. Or, aujourd’hui, en ce qui concerne le Rwanda, il y a beaucoup de négationnistes. Et je pense que ces gens ne vont jamais se regarder dans le miroir pour admettre les faits : qu’ils ont – entre autres horreurs – tués des enfants qui n’avaient même pas un mois. Après le génocide, beaucoup d’entre eux ont changé leur identité et se sont mis à nier. Sans penser à nous les rescapés, ni au fait qu’en niant, ils nous font mal pour la millionième fois. Donc, la mémoire n’est pas honorée. Même si la France et la Belgique ont jugé quelques génocidaires en Europe, tous les autres Etats – occidentaux ou non – devraient faire pareil. Avant cela, la mémoire ne pourra pas être traitée de façon convenable.


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