PEINTURE/SCULPTURE: L’art d’arrêter le temps

L’exposition actuelle de la galerie Bernard Ceysson est un saut dans le passé pas si lointain – mais elle démontre combien l’art peut vieillir rapidement.

La galerie Bernard Ceysson est plus ou moins neuve à Luxembourg, ce qui ne l’empêche pas de montrer quelques artistes intéressants, comme le prouve l’exposition récente d’Yvn Messac. L’exposition du moment réunit les peintures d’Olivier Debré et les sculptures d’Etienne Hadju. Deux noms qui a priori n’évoquent pas grand chose, mais qui ont leur histoire à raconter.

Olivier Debré, le frère du ministre gaulliste Michel Debré, était un artiste peintre qui vécut entre 1920 et 1999. L’inspiration des abstraits de son époque comme Nicolas de Staël ou encore Marc Rothko est plus que claire dans ses travaux. En tant qu’homme des arts, il a fait une belle carrière : enseignant à l’école supérieure des Beaux-Arts de Paris, ami et illustrateur de poètes connus comme Michel Déon, Francis Ponge ou encore de l’écrivain Julien Gracq, il n’a pourtant jamais réussi à percer auprès du grand public. Peut-être était-ce dû à son nom trop connu qui l’a condamné à rester dans l’ombre de son frère. Une autre explication serait à chercher dans son oeuvre. Même s’il était à la hauteur de ses contemporains, la peinture d’Olivier Debré n’a rien d’original. Ses toiles qui portent souvent le titre « sans titre » – dont des milliers de peintres sans inspiration continuent d’abuser ? ne montrent souvent rien de concret. Ce qui est normal pour l’abstraction, pourrait-on rétorquer. Mais pourtant, les oeuvres de Debré sont d’un vide absolu : aussi bien au niveau de la peinture elle-même, qu’à celui des idées. Là où ses contemporains et prédécesseurs ont inventé des procédés et imposé des idéologies – qu’on se rappelle les formalistes – derrière leurs oeuvres et leurs procédés, les peintures de Debré ne montrent rien que des arrière-fonds aux couleurs pastelles sublimées de quelques touches de couleurs ajoutées au balai. Pourtant, cela ne suffit pas à invalider la condition de l’artiste que fut Debré – ses peintures faisaient sûrement sens à son époque. Mais voilà, en l’an de grâce 2009 et le constat est frappant : la modernité a vieilli et cela d’une façon très, très mauvaise. On pourrait aussi dire qu’un spectateur inaverti de l’histoire de ces peintures les prendrait sûrement pour les élucubrations d’un peintre du dimanche contemporain.

Le constat est presque le même pour Etienne Hadju. D’origine hongroise à la frontière roumaine en pleine région transsylvane, il émigre à Paris vers 1927. Là, il fait la connaissance de Fernand Léger qui va avoir une grande influence sur son oeuvre à venir. Les sculptures exposées à la galerie
Bernard Ceysson sont abstraites à souhait, les formes se dissolvant dans un amas d’arêtes de bronze qui se complètent réciproquement. Comme pour Olivier Debré, on a malheureusement du mal à voir la pertinence de son oeuvre au niveau de l’art contemporain. Car, prises pour soi et hors contexte, ses oeuvres expriment une certaine beauté, très formelle et formaliste certes, mais surtout esthétique.

La question qu’on doit se poser ici est : à quoi cela sert-il d’exposer deux épigones de la modernité à ce moment ? Un moment où l’art est enfin en train de tourner le dos à la modernité et à ses abstractions formelles pour se réinventer un nouveau langage acerbe et politique qui revendique à nouveau le droit de parole de l’artiste dans la cité. Mais là, seuls les galeristes pourront y répondre.

Olivier Debré et Etienne Hadju, à la galerie Bernard Ceysson encore jusqu’au
10 septembre.


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