ÉGYPTE: Lame de fond populaire

Après avoir imposé des concessions historiques à un régime aux abois, la révolution ressoude les classes populaires autour de revendications sociales.

A l’image du Mur de Berlin servant à se moquer de Honecker, Hosni Moubarak peut trouver son effigie sur le mur en Palestine.

La dernière fois que le peuple s’était aussi unanimement soulevé, c’était il y a presque un siècle, en 1919, contre l’occupant anglais. Cette fois-ci, c’est contre leurs propres tortionnaires que se sont révoltés des millions d’Egyptiens, hommes et femmes, musulmans et chrétiens, aisés et pauvres, à l’initiative de jeunes internautes, le 25 janvier 2011, jour de la fête de la police. Parmi ces jeunes, le désormais célèbre Wael Ghoneim, animateur du groupe « Nous sommes tous Khaled Said » sur Facebook (dédié au jeune alexandrin tué par deux indics en novembre 2010), et les « jeunes du 6 avril ». Les organisations et partis politiques qui ont rejoint l’appel sur le tard ont été surpris par l’ampleur qu’a tout de suite pris cette révolte ; le 28 janvier, les centaines de morts et les milliers de blessés tombés sous les balles de snipers ou sous des tirs soutenus de grenades lacrymogènes n’ont pas empêché le siège du Parti National Démocrate de brûler ni les manifestants d’occuper la place Tahrir.

A Assouan, Louxor, Fayoum, Suez – ville où les affrontements auraient fait plus de 100 morts – Alexandrie, Mansoura, Zaqaziq, al-Arish dans le Nord du Sinaï où des sièges de la Sûreté d’Etat ont été bombardés, les contestataires ont tenu bon face à la police. Ils ont, en plus, rallié l’opinion publique à leur cause, avant que l’attention ne soit détournée, à dessein, par l’instauration du couvre-feu, et la généralisation de l’insécurité après la « fuite » de milliers de prisonniers (une « fuite » dans laquelle on sait maintenant que le ministère de l’intérieur a joué un rôle important). Malgré la psychose sécuritaire – qui obligeait les hommes à former des comités populaires dans leurs quartiers pour se protéger, et la deuxième vague de répression sauvage – attaque d’hommes de main, « baltaguis » à dos de chevaux et chameaux, armés d’épées et autres armes blanches à Tahrir, malgré l’arrestation de nombreux activistes égyptiens et le climat de terreur instauré pour effrayer les journalistes étrangers, malgré la coupure d’internet et la fermeture des bureaux d’al-Jazeera, les journées du 1er, 4, 6 et 8 février ont à chaque fois rassemblé plusieurs millions de personnes, même si elles n’ont pas encore réussi, au moment où nous écrivons, à forcer le président égyptien à descendre de son trône.

Mais la révolution – car c’en est bien une – est en elle-même une victoire. Elle a libéré une énergie insoupçonnée, mis le pouvoir sur la défensive et imposé les revendications portées par Kefaya (Ça suffit !) depuis 2004 : Hosni Moubarak ne se représentera pas aux présidentielles de septembre 2011, ni son fils, Gamal, limogé de son poste de dirigeant du Comité Politique du PND dans la foulée de la purge qui a touché ses responsables. Le ministre de l’intérieur, Habib al-Adli, est mis en accusation pour sa responsabilité dans le meurtre de manifestants pacifiques (le nombre de morts est estimé au minimum à 300), mais aussi pour avoir incité à l’attentat dans l’église d’Alexandrie la nuit du nouvel an. Quatre hommes d’affaires, proches de Gamal Moubarak, piliers de l’aile libérale du régime, ont également été lâchés par le président. Ahmed Ezz, magnat de l’acier, Zoheir Garana, ex-ministre du tourisme, Rachid Mohamed Rachid, ex-ministre du commerce et de l’industrie, artisan d’accords de commerce privilégies avec Israël, et Ahmad Al-Maghrabi, ex-ministre de l’Habitat, sont interdits de sortie du territoire et leurs comptes bancaires sont gelés.

Désinformation étatique

Ces concessions ont été accompagnées de véritables machinations médiatiques sous la houlette, entre autres, d’un ministre de l’information passé maître dans l’art de la désinformation (il a déjà sévi contre les Algériens en novembre 2009) : les manifestants place Tahrir recevraient 50 dollars la journée et auraient droit à des repas Kentucky Fried Chicken gratuits ; ils auraient été manipulés par des « agendas » étrangers (tour à tour américain, israélien, qatari et iranien !). Actuellement, l’appareil médiatique de l’Etat égyptien – qui existe encore même s’il est ébranlé de l’intérieur par les journalistes excédés – a fini par comprendre qu’une révolution ne peut être niée et la une des journaux d’Etat ne tarit plus d’éloges sur « les jeunes de Tahrir », tout en présentant l’armée, intervenue le
28 janvier au soir, comme la meilleure garante de la sécurité des manifestants (alors même qu’elle a laissé passer à Tahrir les baltaguis) et tout en oubliant de mentionner la revendication centrale des manifestants, à savoir la démission du président. Omar Suleiman, nommé vice-président par Moubarak, tente, lui, de diviser les organisations de jeunes tout en jouant sur les faiblesses des partis de l’opposition traditionnelle.

Le Rassemblement, largement discrédité par sa participation répétée à des élections truquées, le Wafd, droite libérale également discrédité et même les Frères Musulmans, malgré leur présence dans le mouvement, ont en effet accepté de négocier avec le chef des Renseignements, alors même que le mot d’ordre place Tahrir exige le départ du président comme préalable à toutes négociations. Une coalition des organisations de jeunesses présentes sur place Tahrir (entre autres « les jeunes du 6 avril », les « jeunes des Socialistes Révolutionnaires » et « les jeunes des Frères Musulmans ») s’est mise en place pour faire face à ces problèmes. Ces derniers, très radicalisés, sont très organisés place Tahrir, et affichent un jusqu’au boutisme porteur de tensions avec les dirigeants des Frères Musulmans qui eux-mêmes, exclus du parlement à l’issue des élections législatives truquées de novembre 2010, alors qu’ils avaient obtenu 88 sièges dans le précédent, ont toutes les raisons de ne pas abandonner place Tahrir.

Mais tout comme les campagnes de répression et les opérations de purge médiatisées, les tentatives de division n’ont pas porté leurs fruits. Car il semblerait bien qu’il soit trop tard. Les concessions déjà faites et l’immense énergie créatrice libérée par le courage des jeunes couplée à la révélation du montant de la fortune de Moubarak – un article du Guardian la chiffre entre 30 et 70 milliards de dollars – pousse des centaines de milliers de salariés à exiger leurs droits. A l’heure où nous écrivons, il est presque impossible de dénombrer les grèves et débrayages : le chemin de fer, les chauffeurs de bus, cinq entreprises sous-traitantes du canal de Suez, le textile à Kafr al-Dawwar, Egypte Telecom où se prépare une journée de mobilisation forte pour le dimanche 13, les éboueurs de Giza qui se sont joints à la revendication unifiée d’un salaire minimum à 1.200 livres égyptiennes (environ 150 euros), les aciéries de Hilwan et Mahalla. Du Nord à Alexandrie et Mahalla au Sud, à Assouan où 5.000 jeunes chômeurs ont tenté d’occuper le chef-lieu, la population exige d’une seule voix qu’on lui « rende son argent ». Un cri qui pourrait bien donner le coup de grâce à un régime maintenant largement désigné comme responsable de la paupérisation et des inégalités extrêmes qui règnent dans le pays.

Dina Heshmat est journaliste et se trouve actuellement au Caire.


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