CINÉMA: « La philosophie prime sur la politique »

Cette semaine, « Strangers in the Night », le nouveau documentaire de Beryl Koltz, est apparu dans les salles obscures. Le woxx s’est entretenu avec la cinéaste sur la vie virtuelle, la musique et ses projets futurs.

Beryl Koltz, Cyperpiper et l’équipe technique à New York, lors du tournage de « Strangers in the Night ».

woxx : Où placerais-tu « Strangers in the Night » dans ta filmographie ?

Beryl Koltz : Je dirais que c’est peut-être quelque chose de nouveau. On pourrait plutôt le situer par rapport à la musique du film – que j’ai composée moi-même – et mon désir de m’impliquer un peu plus dans ce film, de dépasser le rôle de la personne qui reste en retrait derrière la caméra. C’est une voie nouvelle qui s’est ouverte à moi, surtout à travers la musique. Et c’est une voie que j’aimerais poursuivre dans le futur.

C’est-à-dire que tu t’es sciemment introduite dans ton propre documentaire ?

Oui, je dirais même que cette implication était un des éléments qui m’ont donné envie de raconter cette histoire.

« Strangers in the Night » est le portrait de l’artiste Pit Vinandy qui vit entre la plateforme virtuelle « Second Life » et la réalité. Est-ce que cette plateforme – qui existe depuis 2003 – est toujours d’actualité ?

« Second Life » est et reste un reflet du monde réel. Car, comme ce dernier, la réalité virtuelle a traversé une grosse crise. Une crise économique même, qui s’est répercutée sur la plateforme virtuelle – qui d’ailleurs possède aussi une monnaie propre, les Linden Dollars. Son expansion s’est en tout cas ralentie. Mais de toute façon, à côté de « Second Life », il y a une multitude d’autres plateformes qui permettent de vivre par procuration, par exemple le monde des jeux en ligne. En ce sens, je trouve que « Second Life » reste actuel.

Est-ce que tu es toujours active sur « Second Life », alors ?

Juste avant la sortie du film, je me suis dit qu’il fallait absolument que j’aille jeter un coup d’oeil. J’avais chômé un certain temps, tout mon temps était pris par d’autres projets, comme mon premier long-métrage « Hot, Hot, Hot » que j’ai tourné après « Strangers in the Night ». Au début, j’étais curieuse et contente de retrouver mon avatar, car je pensais qu’au moins lui, il n’avait pas vieilli entre-temps. Mais en fait, ce n’était pas vrai. Il était tellement démodé qu’il ne s’affichait plus correctement – il était même incroyablement amochi. Sa chevelure n’était plus intacte, le visage était défiguré, une grosse déception en somme.

Mais ne penses-tu pas que les réseaux sociaux comme Facebook, où les gens se présentent comme ils le sentent, vont prendre le dessus sur des plateformes à la « Second Life » où tout le monde peut être tout et n’importe quoi ?

Oui, mais je pense aussi que Facebook va évoluer. A l’avenir, on pourra peut-être personnaliser ses pages beaucoup plus, on pourrait aussi développer des avatars pour Facebook et il y aura le développement des technologies en trois dimensions qui joueront un rôle prépondérant. Et puis, même aujourd’hui des jeux en ligne conçus pour Facebook existent, comme Farmville ou Mafia Wars. Je n’y ai jamais joué, mais je vois qu’ils ont un succès grandissant. Je pense que la vie par procuration va aussi se développer sur les réseaux sociaux, même si dans un premier temps nous sommes retombés dans une sorte de réalisme. Les mondes virtuels, les échappatoires continueront à exister, comme ils ont toujours existé d’ailleurs, dans les livres, dans les drogues ou les arts tout court.

Pour revenir un peu sur la musique : N’est-il pas curieux de composer soi-même la bande originale d’un documentaire sur un musicien ?

On peut le trouver curieux, d’accord. Mais pour moi, ce n’est pas vraiment une curiosité. Pit Vinandy, alias Cyberpiper, est certes le sujet du film, mais la musique que j’ai composée soutient surtout la dramaturgie, elle exprime plutôt mon point de vue sur lui. Pour moi, c’est plutôt complémentaire, car si j’avais pris sa musique pour la bande originale, cela aurait donné quelque chose de différent. En fait, par cette musique je voulais surtout créer une distance entre le sujet et la caméra.

Comment écris-tu ta musique ?

Et bien, je me suis expressément procuré un i-Pad pour l’occasion. Quelqu’un m’avait raconté comment on pouvait y créer de la musique de façon intuitive et pour moi, qui ne sait pas lire les notes, c’était une expérience enrichissante.

Au cours du film, Pit Vinandy rencontre aussi la fille qu’il a épousée en tant qu’avatar. Avais-tu peur que ton film pourrait capoter lors de cette entrevue qui s’est passée à New York ?

Je me suis posée beaucoup de questions et j’ai envisagé toutes les éventualités. Entre autres aussi le « worst case scenario », c’est-à-dire celui où la fille ne viendrait pas du tout. Mais de l’autre côté, je n’avais pas prévu une durée exacte pour le film. S’il s’était terminé avec Pit attendant dans le Central Park sans que rien ne se passe, cela aurait aussi voulu dire beaucoup de choses. Je trouve aussi que cela fait partie d’un bon documentaire. Ce n’est justement pas le réalisateur qui a une idée fixe, mais tu dois t’adapter à la réalité. Car sinon tu pourrais aussi bien tourner une fiction. L’intéressant dans le documentaire est justement là, dans l’imprévu qu’il faut intégrer dans le film.

Si on parcourt un peu ta filmographie, on se rend compte que la figure de l’outsider ou de l’anti-héros est constante. Est-ce un engagement politique ? Est-ce que tu te vois comme une artiste engagée ?

C’est difficile, car mes films ne sont pas vraiment politiques. Pour moi, la philosophie prime sur la politique. Pour donner un exemple : je suis plus fascinée par un tableau de Francis Bacon, que par Guernica de Picasso. Je suis plus intéressée par la condition humaine dans l’absolu, que par une revendication politique précise. Il y a déjà tellement de gens qui le font, très bien d’ailleurs, au point où je pense que certains prennent le prétexte politique pour placer un message philosophique. C’est quelque chose de personnel : mes films se situent plutôt au niveau de la psychologie, voire de la psychanalyse et bientôt de la philosophie.

Est-ce que la crédibilité est importante pour toi ? Ou tournerais-tu des pubs pour MacDo pour financer un projet ?

La crédibilité est très importante pour moi, comme l’est la cohérence dans ce que je fais. A la fin, tout ce qui te reste est une ligne artistique. Même si je ne suis pas une grosse boîte et qu’en fait je n’ai pas vraiment de moyens, je ne ferais jamais n’importe quoi artistiquement pour me faire du fric. J’essaie de rester honnête avec moi-même et jusqu’ici j’ai slalomé pas mal, mais j’ai toujours réussi à conserver mon intégrité. Je préférerais être vendeuse dans un magasin que de faire de la publicité pour un produit. Dans ce sens, je suis peut-être politique. Plutôt dans ce que je ne fais pas, que dans ce que je fais. De toute façon, je n’ai jamais fait des films que pour faire des films. J’ai déjà refusé des scénarios de longs-métrages dans lesquels je ne voyais aucun intérêt, car j’aurais plutôt pris le rôle d’une exécutante – un peu le boulot de réalisateur à l’américaine – et ce n’aurait pas été un film personnel. Même si, évidemment, il peut y avoir des contraintes dans l’industrie. Mais jusqu’à présent, j’ai toujours eu le final cut.

Comment, d’après toi, la situation des cinéastes luxembourgeois et de leur promotion a évolué ces dernières années ?

Je trouve que cela s’est bien passé. La seule difficulté aujourd’hui est que les débutants éprouvent beaucoup plus de difficultés pour se faire payer un premier court-métrage, car il y en a tellement plus qu’il y a 10 ans et donc logiquement plus de sélection. Mais en général, c’est devenu beaucoup plus stimulant, surtout depuis qu’on s’est organisé dans le « Lars » – l’association luxembourgeoise des réalisateurs et scénaristes -, où l’on est déjà une trentaine de personnes. On essaie de faire passer des revendications, notamment salariales. Il ne faut pas oublier que les réalisateurs sont toujours payés au forfait et non à la journée. Et quand tu divises cette somme par les heures de travail investies, tu réalises qu’en fait tu gagnes moins que l’équipe technique.

La crise n’a donc pas durement touché la promotion cinématographique ?

Non, pas vraiment. J’ai plutôt l’impression qu’à travers la crise, la politique a essayé de se recentrer encore davantage sur le cinéma national, aussi pour donner plus de visibilité à l’argent investi. Car la plus grande visibilité n’est pas dans les co-productions où la majorité des Luxembourgeois ne savent même pas que leur argent a servi au tournage du film. Quitte à ce que nous ne tournions pas tous et toujours en langue luxembourgeoise – mais qui sait ? – ça peut encore venir.

 

A propos:
Beryl Koltz est depuis une bonne dizaine d’années active dans le milieu du cinéma « made in Luxembourg ». Avec ses premiers court-métrages, dont le primé « Starfly », qui a raflé le premier prix au festival international de courts-métrages de Clermont-Ferrand avant d’être projeté au Moma de New York, elle s’est établie comme une étoile montante. Ensuite, elle s’est tournée vers le monde du documentaire, réalisant entre autres des projets d’artistes. Outre ses activités dans le monde du cinéma, elle s’est illustrée comme l’énergétique frontwoman du groupe indé Abigail Shark. Son faible musical s’illustre notamment dans des clips vidéo, dont un pour la chanteuse Pauline Croze. En ce moment sur les écrans luxembourgeois, on peut découvrir son nouveau documentaire « Strangers in the Night », qui raconte la double vie de Pit Vinandy, alias Cyberpiper, aussi bien dans le monde réel – plutôt modeste – que dans le virtuel où il se révèle être un architecte et un artiste hors pair. En automne est prévue la sortie de son premier long-métrage « Hot, Hot, Hot ». 


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