En pleine tourmente, au milieu des conflits, la ministre de l’Ă©ducation nationale s’est confiĂ©e cette semaine Ă la presse. Elle n’est pas Ă envier, mais semble dĂ©terminĂ©e.

Tout effacer et recommencer à zéro ?
Une issue facile mais difficilement envisageable…
Quid du soutien du partenaire de coalition, c’est ce qu’a demandĂ© un journaliste Ă la ministre de l’Ă©ducation nationale Mady Delvaux-Stehres (LSAP) lors du petit dĂ©jeuner « presse » de ce mercredi. Tentant de garder un air sĂ©rieux alors que les conseillers et conseillères l’entourant ne peuvent rĂ©primer leurs sourires sardoniques, la ministre lâche timidement que les jeunesses chrĂ©tiennes-sociales (CSJ) avaient bien publiĂ© un communiquĂ© de soutien. Elle Ă©voque l’Ă©poque lointaine oĂą le prĂ©sident du CSV, Michel Wolter, la soutenait plus Ă©nergiquement : « En ce temps-lĂ , Wolter s’intĂ©ressait au sujet. » Et d’ajouter qu’elle a rencontrĂ© dernièrement la fraction du CSV pour un Ă©change de vues. Mais bon, après tout elle peut se targuer de bĂ©nĂ©ficier de l’appui du premier des ministres, Jean-Claude Juncker, qui gratifie le « blog » reformlycee.lu d’une de ses tirades très junckĂ©riennes : « D’Schoul muss sech ännere well d’Land sech geännert huet. »
Il se peut toutefois que l’enthousiasme modĂ©rĂ© de la ministre ait trouvĂ© son chemin depuis la rue Aldringen jusqu’Ă la rue de l’Eau oĂą siège le parti chrĂ©tien-social. Car quelques heures plus tard, en fin d’après-midi et suite Ă une rĂ©union du comitĂ© de direction du CSV, ce dernier a envoyĂ© Ă la presse un communiquĂ© intitulĂ© « Wachsames Auge in der Erziehungspolitik ». Et le contenu reflète l’ambiguĂŻtĂ© du titre. Ainsi, Ă©voquant la rĂ©forme de l’enseignement « classique » et de l’enseignement « technique », le CSV « prend acte de la volontĂ© de dialogue de la ministre compĂ©tente telle qu’elle l’a elle-mĂŞme dit lors de la prĂ©sentation du projet de rĂ©forme le 5 dĂ©cembre ». Et d’Ă©numĂ©rer « tous ceux qui ne sont pas satisfaits de la direction choisie, ceux qui se sentent bousculĂ©s, qui ont encore des questions sans rĂ©ponse ou qui voudraient tout simplement ĂŞtre mieux informĂ©s », avant de conclure que le CSV continuera « Ă observer de très près les prochains dĂ©veloppements, Ă participer Ă la discussion et Ă donner des impulsions ». La mauvaise foi voudrait que l’on soupçonne le CSV d’assister avec dĂ©lices au spectacle d’une ministre menant des batailles sur plusieurs fronts. Autant de fronts qui contiennent des armĂ©es de rĂ©serve Ă©lectorales. Il ne faut jamais insulter l’avenir.
De schwaarzen, falschen Hond
Quant Ă savoir qui soutient quoi, comment et dans quelle mesure, qui dit quoi et qui l’entend de la mĂŞme oreille, c’est une autre paire de manches. Car depuis que Delvaux-Stehres est en fonction, et bien avant que ne se dĂ©clenche la fronde syndicale actuelle, on assiste Ă une partie de ping-pong sur fond de « Je t’Ă©coute, toi non plus ». Et franchement, l’on se dit que si les sujets de discorde varient peut-ĂŞtre, l’on aurait tout aussi bien pu se limiter Ă une seule confĂ©rence de presse syndicale et une seule confĂ©rence de presse de la ministre.
Car ce mercredi, la confĂ©rence de presse dĂ©buta sur un air de dĂ©jĂ -vu. D’emblĂ©e, la ministre fut sommĂ©e de rĂ©agir Ă la sortie du Syndicat national des enseignants (SNE, affiliĂ© Ă la CGFP) lors d’une confĂ©rence de presse le jour prĂ©cĂ©dent et qui y a affirmĂ© vouloir revenir au système de notation traditionnel. « Not amused », dixit la ministre, qui a encore en mĂ©moire une rĂ©cente entrevue avec ledit syndicat qui se serait très bien passĂ©e Ă son avis. Cerise sur le gâteau, la question des notations n’y aurait mĂŞme pas Ă©tĂ© abordĂ©e. « Les syndicats seraient-ils malhonnĂŞtes dans leur communication ? », a alors voulu savoir un collègue. « C’est vous qui le dites », lui rĂ©pond-elle aussi sec.
Mais bon, comme il faut bien faire amende honorable, la ministre concède que le contexte alimente une certaine nervositĂ© et qu’il serait donc normal que « tout le monde prend la parole ». Et de croire dans sa bonne Ă©toile nommĂ©e patience : « Certaines rĂ©formes mettent du temps avant d’ĂŞtre acceptĂ©es. Cela a Ă©tĂ© le cas du bulletin complĂ©mentaire ou des Ă©preuves communes. Il faut parfois attendre deux ans afin de constater que finalement l’idĂ©e fonctionne. »
Mais parfois, il faut aussi savoir jeter du lest. A propos notamment de l’abolition du redoublement dans les deux premières classes du secondaire. Pourtant, cette rĂ©forme est symbolique. Certains syndicats d’enseignants, comme le SEW, se montrent sceptiques, redoutant une mesure visant Ă faire des Ă©conomies. De toute façon, cette rĂ©forme n’aiderait en rien les Ă©lèves en difficultĂ© car le ministère ne mettrait pas en oeuvre, parallèlement, des mesures de soutien. D’autres s’opposent Ă cette abolition par peur d’une « dĂ©valorisation » des diplĂ´mes. Alors qu’au milieu et vers la fin des annĂ©es 90, des milliers d’Ă©lèves manifestaient contre un système Ă©ducatif sclĂ©rosĂ© (avec un soutien plus timorĂ© des syndicats d’enseignants), dĂ©sormais plusieurs centaines d’Ă©lèves n’hĂ©sitent pas Ă relayer ce discours Ă©litiste. Peut-ĂŞtre est-ce aussi dĂ» Ă la composition sociologique des Ă©lèves participant Ă ces mouvements : issus majoritairement, semble-t-il, de l’enseignement secondaire classique et des classes moyennes luxembourgeoises, ils ont intĂ©grĂ© l’angoisse d’un probable dĂ©classement social que la gĂ©nĂ©ration de leurs parents, qui ont grandi durant les annĂ©es bĂ©nies du boom luxembourgeois, ne redoutaient alors pas.
Marche arrière sur le redoublement
Quoi qu’il en soit, cette marche arrière ne laisse rien prĂ©sager de bon. D’autant plus que la ministre, poussĂ©e dans ce sens par ses conseillers, concède non seulement qu’elle agit afin d’apaiser le conflit, mais que le redoublement, ou certaines formes de redoublement, pourraient ĂŞtre vertueuses. Une volte-face qui in fine pourrait jouer en faveur d’une vision rĂ©trograde de l’Ă©cole. Tout ça, pour ça.
Lâchage de lest aussi sur un autre front : celui du choix entre trimestres et semestres. La ministre elle-mĂŞme le concède – et ce n’est pas une première – qu’elle ne s’est toujours pas fait une religion sur ce sujet. La question est pourtant plus Ă©pineuse qu’il n’y paraĂ®t Ă première vue, car elle avait dĂ©jĂ dĂ©clenchĂ© une première polĂ©mique, en dĂ©but d’annĂ©e, concernant le rythme des vacances scolaires. Assurant que les deux questions sont dissociĂ©es, Delvaux-Stehres opte cette fois-ci pour la mĂ©thode ultra-dĂ©mocratique : un courrier ira Ă l’ensemble des enseignants du primaire et du secondaire et les rĂ©ponses seront collectĂ©es jusqu’au 2 avril. En plus de ceux qui l’accusent de refuser tout dialogue, elle essuiera dĂ©sormais les critiques de ceux qui estiment qu’une ministre est censĂ©e trancher ce type de questions.
L’affaire serait nĂ©anmoins trop facile sans la rĂ©forme du statut de la fonction publique. Les enseignants n’Ă©tant pas des fonctionnaires « comme les autres », un certain nombre de points vont devoir ĂŞtre adaptĂ©s Ă leur mĂ©tier. Et comme les syndicats ont liĂ© la guerre de la rĂ©forme scolaire Ă celle du statut, la ministre doit remercier nuit et jour son collègue de gouvernement, François Biltgen (CSV), en charge de la fonction publique. En effet, vu que le gouvernement entend importer dans le service public les (pires) pratiques managĂ©riales du privĂ©, notamment concernant l’Ă©valuation des fonctionnaires, une Ă©valuation sur mesure pour les enseignants est en cours de rĂ©alisation. Par contre, motus sur les tenants et aboutissants de ce projet dont la procĂ©dure est « très compliquĂ©e ». Les enseignants devront encore attendre leur « audit ». Sur ce point, ils ne sont pas Ă envier. Tout comme leur ministre de tutelle.

