TENSIONS EN LIBYE: Crime et réactions

Mardi 11 septembre, Christopher Stevens, l’ambassadeur étasunien en Libye, a été assassiné lors de l’attaque de son consulat à Benghazi. Retour sur un crime aux relents islamiques extrémistes.

Bien plus qu’un incendie de voiture. L’attaque contre l’ambassade américaine a jeté la consternation en Libye et dans le monde entier.

C’était un homme aimé des Libyens. Il avait soutenu Benghazi et la Révolution du 17 février 2011 en tant que représentant spécial auprès du Conseil national de transition (CNT). Et pourtant, J. Christopher Stevens a été assassiné, mardi 11 septembre, avec trois autres de ses compatriotes et une dizaine de gardes libyens chargés de le protéger, lors de l’attaque de son consulat à Benghazi.

Nommé ambassadeur des Etats-Unis à Tripoli en mai dernier, Christopher Stevens était de passage à Benghazi, dans la capitale de l’est libyen, dans le cadre d’une visite chez une société de pétrole, Agoco. Selon les premiers éléments de l’enquête, un rassemblement devant le consulat américain de cette ville qui fut le berceau de la Révolution en 2011, a été organisé en début de soirée afin de protester contre le film « L’innocence des Musulmans ». Produit aux Etats-Unis, ce film de mauvaise facture représente le Prophète Mahomet ? ce qui est en soi interdit par le Coran ? comme un coureur de jupons plutôt simplet. Il provoquera de nombreuses manifestations dans le monde arabe et même en Occident. Mais à Benghazi, ce 11 septembre, la manifestation n’a pas simplement dégénéré : elle n’était, d’après le gouvernement libyen, qu’un prétexte.

A 22 heures, ce soir là, l’enceinte du consulat subit « des tirs d’extrémistes libyens non identifiés », explique un responsable américain lors d’une conférence de presse téléphonique le lendemain des événements. Quelques minutes plus tard, les assaillants franchissent le mur et ouvrent le feu sur le bâtiment principal, déclenchant un incendie. Dans ce lieu, se trouvent Chris Stevens, Sean Smith, responsable de la communication de l’ambassade et un officier chargé de la sécurité régionale. Les gardiens et gardes du corps libyens et américains ripostent. Les témoins évoquent une « épaisse fumée noire » qui se dégage de l’incendie. C’est à ce moment là que Chris Stevens, Sean Smith et l’officier sont séparés. Seul ce dernier parviendra à s’en sortir vivant. « L’agent de sécurité régionale parvient à sortir, puis retourne avec quelqu’un dans le bâtiment pour porter secours à l’ambassadeur », explique le responsable. Ils ne trouveront que le corps sans vie de Sean Smith.

Tirs nourris et incendie

« Les tirs nourris » empêchent les agents de sécurité de pénétrer à nouveau dans le bâtiment. Celui-ci ne sera repris par les Américains qu’à 23h20. Mais à ce moment là, c’est l’annexe du Consulat qui est attaqué. « Deux agents américains de plus ont été tués et deux autres blessés ». « Il est 2 heures du matin lorsque les forces de sécurité libyennes nous aident à reprendre le contrôle de la situation », indique le responsable.

Entre-temps, Chris Stevens a été conduit à l’hôpital par des manifestants. C’est en tout cas ce que semble attester une vidéo réalisée par l’activiste Fahd Al-Bakouch et publiée ce lundi par l’agence Reuters. On y voit quelques manifestants sortant le corps de Chris Stevens du Consulat. Un homme crie « il est en vie, il est en vie ». Les autres remercient dieu en répétant « Allah Akbar ! » (Dieu est grand !). Faute d’ambulance, Chris Stevens est emmené à l’hôpital dans une voiture privée. Un médecin urgentiste de garde ce soir là affirme qu’il a accueilli le blessé vers 1 heure du matin. Il aurait tenté de le ranimer pendant 45 minutes avant de le déclarer mort.

Alors que les Etats-Unis tardent à confirmer la mort de leur ambassadeur, le gouvernement Libyen l’officialise dès mercredi. Lors d’une conférence de presse à la mi-journée, Mohamed el-Magarief, le président du Congrès national Libyen, adressait ses excuses aux Etats-Unis et présentait ses condoléances : « Nous condamnons toute utilisation de la force et l’assassinat d’innocents. Personne n’échappera à la justice. » Vendredi matin, Mohamed el-Magarief s’est rendu au Consulat américain de Benghazi. Après avoir visité le bâtiment ? et la chambre de Chris Stevens qui semble avoir été le foyer de l’incendie -, le président du Parlement, né dans la capitale de Cyrénaïque, a déposé une gerbe de fleurs. Les larmes coulant sur sa figure, il a rendu hommage « à l’ami de Benghazi ».

Condamnations

Des regrets qui font l’unanimité en Libye. « Nous sommes désolés pour le peuple américain. Nous n’acceptons aucune réaction armée même s’il s’agit de faire respecter le Prophète », explique Daw Abou Dawi, membre du comité exécutif de l’Alliance des Forces nationales (AFN), le parti majoritaire au Congrès national. Ce n’est pas Walid Madhi, secrétaire général du parti islamique Justice et Développement (PJD), principal concurrent de l’AFN, qui dira le contraire : « Nous condamnons fermement ce qui s’est passé. L’ambassadeur américain était proche de nous, c’était quelqu’un de bien. Les gens ont le droit de manifester, mais de façon pacifique. » Mohamed Soualli Abdellouli, du Bloc de l’Accord (regroupement de députés indépendants), va plus loin : « On excite des gens sans éducation avec un film. Ces attaques sont contre les principes de l’Islam. Il faut que le gouvernement fasse régner la sécurité. »

Dans les rues de Tripoli, il est aussi question de regrets. « C’est une attaque barbare. Chris Stevens a permis le succès de la Révolution du 17 février 2011, c’est évident pour tout le monde. Il a persuadé l’Amérique de soutenir les rebelles libyens. Il a fait beaucoup d’efforts », explique Mohammed Ibrahim à la sortie de la grande mosquée du square Al-Jezayir, dans le centre de Tripoli. En ce vendredi, jour de prière, il est rapidement entouré d’une dizaine d’autres hommes qui l’approuvent, commentent, ajoutent des adjectifs : « C’était un gars très sympa, très sociable. Il venait ici quasiment tous les matins prendre son café, sans garde du corps. Les gens ici l’aimaient beaucoup. » A côté, Omar tient à dire que l’imam a parlé du drame de Benghazi dans son prêche hebdomadaire : « Il s’est prononcé clairement contre ces événements. Il a dit que c’était contre la Charia, parce que la Charia dit qu’il ne faut pas toucher aux hôtes. C’est à dire qu’un étranger en Libye est placé sous notre protection. »

Une protection que la Libye semble bien en peine à maintenir depuis quelques mois. Les incidents envers les ambassades ou les instances internationales se multiplient depuis mai dernier. Ainsi, le consulat américain de Benghazi avait déjà subi une attaque début juin. Tout comme un convoi de l’ambassadeur du Royaume-Uni, quelques bureaux de Comité international de la Croix rouge (CICR) et le Consulat de Tunisie. En Libye, la communauté internationale s’inquiète. Les employés du CICR se sont vus instaurer un couvre-feu à 18 heures, l’Onu restreint ses missions sur le terrain et a évacué son personnel de Benghazi, l’ambassade d’Espagne interdit à son personnel de sortir de la capitale?

Fuck America ?

Depuis quelques semaines, les étrangers ressentent une nouvelle tension. Une journaliste franco-tunisienne présente à Tripoli depuis un an affirme entendre de plus en plus de réflexions : « Rentre chez toi ! Va t’habiller? » Quelques graffitis apparaissent : « Fuck America » sur les murs de la rue commerçante de Gargaresh à Tripoli, « Loosers » sur une voiture du CICR? Les drapeaux américains apparaissant sur les affiches publicitaires de l’école américano-libyenne ont même été soigneusement découpés. A Benghazi, Icham, un franco-libyen, n’a pas peur : « Je ne crains rien, je ne me sens pas visé? parce que je suis Libyen ».

Lors de la conférence de presse du 12 septembre, le Premier ministre de transition, Abderrahim Al-Kib, a annoncé « une hausse de la sécurité autour des ambassades et des entreprises étrangères ». Mais à Benghazi, comme à Tripoli, il n’y a guère eu de changement, si ce n’est le retour des check-points tenus par les miliciens qui avaient disparu en juin. Le ministre de l’Intérieur de transition a limogé lundi deux hauts responsables chargés de la sécurité à l’est du pays. Une mesure plus symbolique qu’utile.

« Nos services de renseignements étaient pro-Kadhafi? Nous n’avons pas d’armée, pas de policiers, nous ne sommes que cinq millions et nous avons des frontières immenses. Le gouvernement ne peut pas tout rétablir aussi rapidement. Il faudra du temps », explique Walid Madhi.

C’est justement des frontières que viendrait la menace. C’est en tout cas ce que pense Mohamed el-Magarief : « L’attaque était planifiée, c’est certain, par des étrangers, par des gens entrés dans le pays il y a plusieurs mois. Et ils prévoyaient cette attaque criminelle depuis leur arrivée ». Une position qui ne correspond pas à celle de Washington. L’ambassadrice américaine à l’Onu, Susan Rice, a préféré évoquer un rassemblement « spontané » et « violent » : « Nous ne voyons pas de signes, en l’état actuel, d’un projet coordonné, d’une attaque préméditée. » Le gouvernement américain a tout de même envoyé deux navires de la Marine ainsi que des drones (des aéronefs commandés à distance pour la surveillance) pour survoler le territoire libyen.

Al-Qaïda fout le bordel ?

Le président du Parlement libyen a annoncé dimanche l’interpellation « d’environ cinquante personnes ». Parmi celles-ci, quelques étrangers entrés en Libye « depuis le Mali et l’Algérie ». « Les autres sont des complices, peut-être des sympathisants ». Ces arrestations étayent l’hypothèse de la préméditation. D’autant plus qu’Al-Qaïda a déclaré que le drame était une façon de venger la mort du Libyen Abou Yahya al-Libi, le numéro 2 de la nébuleuse islamiste tué par les Américains en juin dernier.

De quoi mettre en colère la population libyenne, traditionnellement modérée. « Vous ne trouverez personne, en Libye, qui approuvera ce qui s’est passé. Ces gens ne nous représentent pas. Le problème, ce sont ces gens avec une barbe, ces extrémistes. Ils ont aussi attaqué nos mausolées (fin août et début septembre, des Salafistes ont détruit des mausolées à Tripoli et à Benghazi notamment, ndlr). Ils foutent le bordel en Libye, s’énerve Mabrouk Daba à la sortie d’une mosquée de Tripoli. Nous avons essayé de parler avec eux, ils ont refusé. Nous devons nous en débarrasser. »

Ce sera la difficile tâche du premier Premier ministre libyen élu démocratiquement, Moustapha Abou Chagour. Celui qui est, jusqu’à son investiture fin septembre, vice-premier ministre de transition, a été nommé par les 200 députés du Congrès national, mercredi 12 septembre, comme prévu. « Il n’est pas question de changer le programme du processus démocratique à cause de ce crime. Nous devons au contraire nous montrer présents et forts », avait indiqué un député un peu plus tôt. Ironie du sort, Moustapha Abou Chagour devra renoncer à sa seconde nationalité ? américaine ? pour exercer ses fonctions.

Après avoir couvert pour le woxx les événements au Sud-Soudan en 2011 et les élections libyennes en juillet, notre correspondante Maryline Dumas est de nouveau présente en Libye.


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