DOCUMENTAIRE: « J’ai kidnappé ce film »

Nous lui avions dédié un portrait au mois de juillet dernier (« L’anti-Don Juan », woxx 1173). Dans ce numéro, nous nous sommes entretenus avec le Luxembourgeois Marc Rollinger, auquel la société de production « Amour fou » de Bady Minck a consacré un documentaire, « The Naked Opera », qui sera projeté au Festival international de Berlin ce samedi pour la première fois. Entretien à propos d’une lutte obstinée autour d’un film qui marquera ses spectateurs autant qu’il a marqué son protagoniste.

« Un homme pur
doit être libre et suspect. »
Cette phrase de Jean Cocteau
que Marc Rollinger fait sienne
résume probablement au mieux
le processus de réalisation
du documentaire,
qui sera projeté pour la première fois
à Luxembourg dans le cadre
du festival Discovery Zone
le 1er mars à 18h30
au cinéma Utopia.

woxx : Il est difficile de réaliser une interview sur un film sans l’avoir vu…

Marc Rollinger : Et encore moins d’en parler ! La société de production m’a montré une avant-version en mars 2012 pour me calmer un peu et surtout pour obtenir mon accord général. Mais je ne verrai le film qu’à sa sortie au Festival de Berlin. C’est pourquoi je ne me considère pas responsable de ce qui apparaît dans ce film, mais uniquement de ce que je dis et ce que je fais directement, mais certainement pas de le contexte dans lequel seraient placés mes paroles et mes gestes.

Il semble que le tournage de ce documentaire ait davantage ressemblé à une guerre de tranchées entre le protagoniste, la réalisatrice et la société de production.

La société de production m’a expliqué que ce documentaire serait une « déconstruction de la vérité ». Le grand escroc français Christophe Rocancourt est l’auteur d’une phrase fantastique : « On ne peut escroquer un homme honnête. » Ou bien l’escroqué n’est pas honnête envers lui-même ou bien il ne l’est pas envers les autres. Pour revenir à la thématique de la guerre : avant le tournage, j’ai entendu dire cette phrase : « Tourner un film, c’est comme faire la guerre. » Heureusement que je le savais, car mieux vaut disposer d’un stratagème avant de fourbir les armes. Et moi, j’en avais un, même si je ne connaissais pas toujours celui des autres.

Cette aventure n’était donc pas de tout repos ?

J’ai lu quelque part, je crois que c’était dans le woxx, que je n’avais pas un caractère facile ! J’ai fait la connaissance de Philip Reimer (un des coscénaristes, ndlr) il y a environ cinq ou six ans à Berlin, lors d’une représentation de « Die sexuellen Neurosen unserer Eltern ». Nous avons découvert que nous avions la même date de naissance, le 8 mars, la journée internationale des femmes, et nous nous sommes tout de suite bien entendus. Il venait de terminer ses études et il s’est par la suite mis à la recherche d’une société de production. En tout, deux sociétés et une réalisatrice ont dû jeter l’éponge. Une des raisons était les difficultés économiques liées à la crise financière qui débutait alors. Ensuite, une autre société a estimé que je n’étais pas assez « porteur de sympathie ».

Quelle était la pomme de discorde ?

Dans la version anglaise du synopsis, en raison de mon handicap, ils m’y ont décrit comme étant « terminally ill. » Comme l’avait dit Mark Twain, « La nouvelle de ma mort est un peu exagérée ». Pour le paraphraser, j’aurais dit que la nouvelle de ma maladie en phase terminale est un peu exagérée. Je concède que je suis un peu querelleur. En leur invoquant des conséquences juridiques, j’ai réussi à les convaincre de changer cette version. Au début déjà, la société de production a remplacé la réalisatrice un mois avant le début du tournage. J’ai une certaine compréhension des rapports de force et du pouvoir. Je sais quand j’ai du pouvoir et quand je n’en ai pas. Et quand j’en ai, je pense à ceux qui me l’ont fait ressentir quand je n’en avais pas.

Et du coup tout s’est bien mieux passé ?

J’avais posé mes conditions : je ne parlerais ni de ma famille, ni de personnes en leur absence, ni de ma maladie, ni d’argent et peu de mes voyages. Je voulais parler d’opéra, mais ça les intéressait peu. Ou de religion, ce qui ne les intéressait pas plus. Finalement, je sais ce que je leur ai donné et je suis conscient du contexte dans lequel ils peuvent placer tout cela. Je sais qu’ils m’ont fait plus riche que je ne le suis réellement ou qu’ils m’ont rendu plus suspect que je ne le suis ou que je désire paraître. Pourtant, même sans avoir encore vu l’oeuvre finale, je sais qu’ils ont fait un beau film.

Il y a donc deux versions : celle de Marc Rollinger et celle d’« Amour fou » ?

Dès le début, je ne me suis fait aucune illusion. Je leur ai livré ce qu’ils voulaient : les contrastes induits par mes problèmes de santé, mon apparence et ma relation avec l’homme que vous connaissez sous le nom de scène de Jordan Fox. Il s’agissait, à leurs yeux, de construire un héros pour le laisser tomber de plus haut qu’il n’est. Je ne voulais pas leur venir en aide dans cette entreprise. C’est pourquoi je n’ai fait que leur donner ce que je peux assumer et défendre. Je les ai laissé mentir. Moi, je ne mens à aucun moment. Le film est symbolique, c’est une guerre des symboles. D’un côté, il y a ce que les gens veulent y voir et ce que je veux qu’ils y voient. Mais je peux défendre tout ce que j’ai donné.

On croirait vraiment que vous parlez de la production comme d’un ennemi sur le champ de bataille.

Je donnerais un exemple : la société s’était mise en tête que je devais avoir un majordome noir. A ce moment, le film « Intouchables » était sorti et je pensais qu’ils voulaient établir un parallèle. Je me suis même plié au jeu. Mais quelques semaines auparavant, un autre film était sorti : « Paradies Liebe » d’Ulrich Seidl, un réalisateur autrichien, qui raconte l’histoire d’une femme blanche qui pratique le tourisme sexuel au Kenya. J’ai compris le piège. Ils voulaient me faire passer pour un touriste sexuel. Heureusement, je l’ai contrecarré à ma manière. Sur une de mes tables, on peut ainsi voir lors de certaines scènes, une deuxième nappe différente qui représente le drapeau corse, celui de Paoli de 1759. Le bandeau blanc sur le front du Maure symbolise la libération de l’esclavage. Dans ce film, il y a plusieurs niveaux de lecture et le symbolisme y joue une part importante. Il faut porter une attention particulière à chaque toile, chaque livre posé sur une étagère, comme par exemple la biographie de Robespierre, « L’incorruptible près du lit ». Je n’ai rien laissé au hasard. J’ai kidnappé ce film.

En gros, vous deviez servir de matière à une histoire inventée.

Lorsque j’ai demandé à voir le script, la société m’a envoyé une version « Ad usum delphini », ces documents que l’on donnait au dauphin de France mais qui reflétaient la seule réalité que l’on consentait qu’ils connaissent. Je les ai alors envoyés paître. Il s’agit en fait quasiment du contraire de ce que je voulais véhiculer. J’étais contraint d’être tout le temps sur mes gardes. Prenons l’exemple de la scène au Hustlaball (festival récompensant les productions pornographiques), où j’accompagne l’homme que vous connaissez sous le nom de Jordan Fox. J’ai bien précisé à la réalisatrice ce que je voulais, c’est-à-dire que l’on nous voie que tous les deux, lui et moi, devant une fresque, représentant l’Agape (l’amour autosacrificateur). J’ai tenu à garder mon manteau et j’ai refusé de paraître à côté de travestis. Non pas par hostilité envers les travestis, mais parce que je voulais bien faire comprendre que je n’avais rien à faire là.

Il y a un second protagoniste dans le film. Il s’agit de Jordan Fox, une des nouvelles stars du cinéma porno gay. Vous êtes un (entre autres) chrétien, homosexuel, atteint d’une maladie auto-destructrice et amateur d’opéra et lui est considéré comme l’« intello du porno ». Tous ces ingrédients pourraient porter à vouloir réaliser une oeuvre cliché.

C’est une des directions dans laquelle on voulait sans cesse me pousser. « Ein todkranker Mann reist mit seinem Gefährten Don Giovanni durch die Unterwelt auf der Suche nach sich selbst », voilà le texte du script initial. Tout d’abord, je tiens à préciser une chose : j’ai fait connaissance en 2004 à Strasbourg d’un homme qui ne s’appelait pas Jordan Fox jusqu’en 2008, date à laquelle il a commencé sa carrière dans ce milieu. Moi, je le connais depuis 2007, je l’ai connu sous son nom civil et c’est de cette personne-là que je parle. Le journal allemand « taz » par exemple n’a pas compris grand-chose au film : ils se concentrent sur le fait qu’un acteur porno y paraît – moi, je n’existe pas du tout. Pour eux, tout tournait autour d’une nouvelle forme d’« oeuvre d’art », sorte de « Naked Opera ». Ce qui leur a fait penser qu’un film pornographique était tourné au Komische Oper de Berlin. C’est pourquoi ils ont demandé au Komische Oper si le tournage de films pornographiques gays dans leur enceinte faisait désormais partie de leur politique. Cela a culminé dans le fait que l’avocat de la direction de la Komische Oper a fait pression sur le festival pour que l’affiche soit modifiée. Finalement, je viens d’apprendre qu’aucune procédure judiciaire soit entamée et que le directeur du Komische Oper sera présent au festival. Ce qui est bien normal, étant donné que ce film n’a rien de pornographique !

Quelles sont désormais vos relations avec Jordan Fox ? Il a défrayé la chronique au Huffington Post avec l’affaire « Pornschwitz ».

Je n’en ai plus depuis octobre 2012. Cette photographie à Auschwitz fait preuve d’un narcissisme déplacé. Un narcissisme qui m’agaçait de plus en plus. Dans le film, on me voit par exemple prendre beaucoup de photos, comme je le fais toujours. Je cesse à partir d’un moment quand je m’aperçois qu’un grand nombre d’hommes parfois âgés, peu ragoûtants et à l’oeil lubrique se succèdent pour photographier celui qu’ils connaissent sous le nom de Jordan Fox.

N’est-ce pas non plus un peu narcissique de faire réaliser un film sur soi-même ?

(Rires) Ce n’est peut-être pas mauvais que des personnes qui n’ont pas reçu toutes les grâces divines fassent preuve d’assurance et qu’elles le montrent. Mais je suis trop fier pour être vain.


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