PEINTURE: La clé de l’abstraction

August Clüsserath, peintre sarrois qui aurait presque disparu dans les archives, est ressuscité dans une intéressante petite exposition qui permet aussi de mesurer le progrès artistique depuis la fin du 20e siècle.

L’hiatus entre figuration et abstraction : la niche d’August Clüsserath.

A première vue, la nouvelle exposition de la galerie Nosbaum&Reding n’a rien d’exceptionnel. « Encore un de ces pseudo-formalistes qui, par des gribouillis en noir et blanc, prétendent avoir déterré la clé de l’univers ! », serait-on tenté de penser. Puis, quand on s’intéresse à la date où ces tableaux ont été peints et à leur auteur, l’appréciation change forcément. C’est qu’August Clüsserath, né en 1899 à Völklingen et décédé en 1966 à Sarrebruck, a été un peintre hors pair à son époque. Un de ces éternels incompris qui, après leur disparition physique, risquent de se volatiliser pour toujours de la mémoire collective.

C’est ce qui serait presque arrivé à August Clüsserath, avant que le galeriste Alex Reding ne le redécouvre lors d’un déplacement en Sarre l’année dernière. Depuis, le peintre fait partie de son catalogue au même titre que les artistes contemporains vivants. Ce qui est intéressant, avec Clüsserath, c’est d’abord son évolution : dans les années 1920, le peintre, qui a échappé de peu à un enrôlement pendant la Première Guerre mondiale, fait dans le contemporain de l’époque : des natures mortes, des paysages et des portraits. Rien d’abstrait là-dedans, plutôt un conformisme qui s’inspire des classiques de son temps et qui rappelle tour à tour Matisse ou Modigliani, quoique plus tard il s’essaie aussi au cubisme. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, que Clüsserath a passée comme dessinateur technique à Berlin, qu’il entame une phase décisive qui semble avoir libéré sa créativité. En effet, dans l’immédiat après-guerre, il s’installe avec sa femme et ses deux enfants dans la zone Est, sous occupation soviétique. Et le court contact qu’il a eu avec le « réalisme socialiste » semble l’avoir marqué négativement ; c’est en tout cas ce qu’il confie à un journal après son retour en Sarre en 1949.

Vers 1950, il rejoint le collectif « Neue Gruppe Saar » – et d’autres formations d’artistes par la suite – dans lequel il épanouit son propre style abstrait. Quoique largement décriées par la critique de l’époque, les oeuvres de Clüsserath de la fin des années 1950 – qui sont exposées au Luxembourg – témoignent d’une approche très personnelle « entre figuratif et abstraction », comme la décrit le galeriste. Et en effet, on ressent derrière les tableaux, même si à première vue ils semblent d’une abstraction plus « conventionnelle », qu’une idée ou une émotion en sont à l’origine. C’est aussi ce qui distingue Clüsserath des peintres abstraits formalistes comme de ceux qui travaillaient essentiellement avec le geste comme Jackson Pollock ou Yves Klein.

Un avantage de l’exposition luxembourgeoise est sûrement aussi que la sélection ne porte que sur les tableaux en noir et blanc de l’artiste, ce qui permet une certaine homogénéité et aussi un parallèle avec l’art de la calligraphie qu’ils évoquent plus ou moins fortement.

On peut se poser la question de savoir si c’est un hasard que, au moment même où la galerie « Am Tunnel » revient sur l’oeuvre d’un autre peintre avec une évolution similaire – Luc Peire (woxx 1273) -, une autre s’ouvre à un peintre issu de la Grande Région qui lui aussi est passé du figuratif à l’abstrait. Peut-être le moment est-il venu de se poser la question de l’évolution de la peinture et de son futur dans un monde de l’art qui se tourne de plus en plus vers le multimédia. Un regard en arrière est parfois le meilleur moyen pour envisager le futur, tout comme le chemin parcouru.

A la galerie Nosbaum&Reding, jusqu’au 16 août.


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