Entre 40 et 60.000 soudanais·es vivent dans la ville libyenne de Koufra. Les autorités locales tentent d’organiser leur accueil, quasiment sans aide internationale.

À 75 ans, Eklass Mohamed est la doyenne du camp. Elle a fui avec ses trois filles, tandis que ses quatre fils sont prisonniers des FSR, au Soudan. (Photo : Maryline Dumas)
Comme au Soudan ou presque. Dans son café délimité par des tissus colorés et au sol de terre battue, Nafissa Boubaker prépare le café comme au pays, avec des épices. Pourtant, la mère de famille de 39 ans est bien loin de son pays natal : il lui a fallu un mois et 20 000 livres soudanaises (28 euros) – une « fortune » pour elle – pour rejoindre Koufra, première ville libyenne accessible depuis les frontières sud-égyptienne, soudanaise et tchadienne.
Depuis quatre mois, Nafissa travaille dans ce café, situé entre deux « fermes », des terrains agricoles non exploités qui hébergent, sous forme de camps, des Soudanais·es depuis le début de la guerre en avril 2023. Il en existe huit dans la ville de Koufra. « Mon mari est malade et ne travaille pas », explique Nafissa. « Je gagne entre 100 et 120 dinars libyens par jour, ce qui nous permet de nous nourrir à peu près. » Autour de son café, dont le « propriétaire » est Soudanais, se trouve un véritable « espace commercial ». Les « magasins », construits à partir de branches d’arbres, de tissus, de bâches, de tôles ou de briques, s’enchaînent collés les uns aux autres : vendeurs de fruits et légumes, épiceries, boutiques de vêtements ou de chaussures, lieux pour charger les téléphones, fumer la chicha, jouer aux cartes ou même au billard… Des camions arrivent régulièrement jusqu’ici pour décharger des marchandises. Un lieu qui semble bien organisé et conçu pour durer.
Selon le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), la guerre civile soudanaise, qui oppose l’armée régulière et les paramilitaires des Forces de soutien rapides (FSR) depuis avril 2023, a poussé 11,7 millions de Soudanais sur les routes. Parmi eux, plus de trois millions ont quitté leur pays, dont 550.000 pour la Libye, devenue le second pays d’accueil, derrière le Tchad. Entre 40.000 (selon l’agence de l’ONU) et 60.000 (selon la municipalité) Soudanais·es se trouveraient à Koufra actuellement, soit quasiment autant que sa population habituelle. Des chiffres difficiles à vérifier en raison des mouvements vers les villes côtières et l’immensité des frontières (2.551 km en plein désert).
« Les réfugiés sont nos invités »
Dans une Libye réputée être un enfer pour les personnes en mobilité – sujettes aux mauvais traitements et à la traite humaine –, Nafissa Boubaker et la majorité de ses compatriotes sont paradoxalement accueilli·es avec une certaine solidarité, en tout cas à Koufra. Partout dans les rues, on voit des hommes réfugiés installés sur les trottoirs : ils attendent qu’on vienne les embaucher à la journée pour faire de petits travaux. Si les Soudanais·es sont bien visibles, les autres nationalités, elles, semblent se cacher. Il se dit d’ailleurs que des Tchadien·nes tentent parfois de se faire passer pour des Soudanais·es afin de bénéficier de certains de leurs « avantages ».
Cette région désertique est habituée a commercer avec les pays limitrophes et à faire appel aux populations soudanaises pour remplir des postes vacants, notamment dans l’enseignement et dans la santé, alors que les Libyen·nes d’autres régions refusent souvent des emplois dans cette ville isolée. Les liens entre habitant·es de Koufra et Soudanais·es sont donc étroits, renforcés par une religion commune. Mohamed Abdulrahim Boumriz, élu maire de Koufra en décembre dernier, reconnaît que 70 % des docteurs dans les hôpitaux de la ville viennent du Soudan. « Les réfugiés sont nos invités. Nous avons reçu l’ordre du Haut Commandant (Khalifa Haftar, ndlr) de prendre soin de nos invités. Ils sont nos frères », répète à l’envi l’élu dans son bureau où trône un immense portrait du maréchal. Depuis 2014, l’ancienne Jamahirya de Mouammar Kadhafi est divisée en deux autorités parallèles : le gouvernement d’Union nationale, reconnu par la communauté internationale, à Tripoli, et un gouvernement soutenu par le maréchal Khalifa Haftar et son « Armée nationale arabe libyenne » (LNA), qui contrôle la majorité du territoire et tout particulièrement l’est et le sud Libyen où se trouve Koufra.
Une école sans livre
Preuve de cet accueil reçu, l’école des martyrs d’Al-Ajhar accueille chaque après-midi 900 enfants soudanais de 6 à 17 ans depuis le 5 janvier, les enfants libyens n’ayant pas école l’après-midi. Ces enfants vivent dans des camps ou des logements en ville, tout comme leurs trente professeurs qui enseignent le programme soudanais. Du jamais vu dans cette Libye en proie aux tensions armées depuis la révolution de 2011, où les migrant·es ne sont généralement pas accepté·es dans les écoles.
La situation reste cependant précaire. La plus grande partie du personnel enseignant est bénévole, mais les responsables envisagent de demander aux parents des frais de scolarité pour les payer, ce qui en décourage certains. « Les professeurs sont réfugiés eux aussi, ils ont besoin de manger. D’un autre côté, il est très important que les enfants retrouvent l’école. Certains n’y ont pas mis les pieds depuis 3 ans ! », explique Mohamed Halafi, professeur d’anglais dans une école privée libyenne et directeur bénévole de l’école soudanaise. L’homme lance un appel aux organisations internationales : « Nous avons besoin de livres, de cahiers, de stylos aussi ! » Seuls le personnel enseignant a des livres. La maîtresse de première année, qui gère 50 enfants à elle seule, garde précieusement le feutre du tableau qu’elle ramène chaque jour chez elle, dans la « ferme Al-Abaj », à deux kilomètres de là.
Une carte difficile à obtenir
C’est ici, à la « ferme Al-Abaj », que vit Eklass Mohamed, 75 ans. Pour améliorer son quotidien, elle vend des petits sachets de fruits secs : « Je gagne 5 à 10 dinars (0,7 à 1,30 euros) par jour, cela me suffit », explique la doyenne du camp, qui profite également de la générosité des locaux. Des familles libyennes apportent régulièrement nourriture et vêtements. Les dons des organisations internationales sont plus encadrés : pour en bénéficier, il faut détenir la carte de réfugié auprès des autorités libyennes. Celle-ci permet également de quitter la ville pour ceux et celles qui voudraient chercher du travail dans les zones plus urbanisées, sur la côte. Mais pour l’obtenir, il faut une prise de sang pour détecter d’éventuelles maladies transmissibles, avoir un « sponsor » libyen, des papiers d’identité valides… et 500 dinars libyens (67 euros). Elle n’est donc pas accessible aux plus précaires.
Avec ses trois filles, Eklass Mohamed a fui El-Facher (Darfour), où les FSR se sont rendus coupables de « signes distinctifs d’un génocide », selon un rapport de l’ONU publié le 19 février. Quant à ses quatre fils, ils sont prisonniers des FSR. « J’aimerais tellement retourner à ma vie paisible, au Soudan », sourit tristement la vieille femme. En attendant, elle vit dans une cabane faite de branche de palmiers et de tissus.
Les frontières fermées
Dans la ferme voisine, c’est la « ferme de Krik », c’est Khaled Fadel Allah le chef. Âgé de 53 ans, cet ancien commerçant fait partie des premiers à s’être installés ici : « En octobre 2023, nous sommes tombés en panne d’essence dans le désert libyen, à 60 km de Koufra. Le propriétaire de la ferme nous a trouvés et ramenés ici. » Krik a d’abord été un lieu de transit particulièrement important. Il s’est vidé au fil des déménagements au centre-ville et des départs dans d’autres villes, au nord. La fermeture de la frontière avec le Soudan, en juillet 2025, a diminué le nombre d’arrivées : les Soudanais·es devaient d’abord passer par le Tchad. Seuls ceux et celles en capacité de payer une cinquantaine d’euros par personne pouvaient poursuivre jusqu’en Libye. Le 23 février, le Tchad a annoncé fermer également sa frontière avec le Soudan, compliquant à nouveau le passage pour les réfugié·es. Aujourd’hui, Khaled Fadel Allah compte 380 familles installées durablement à Krik.
Dans le camp, les abris, faits de branches, de feuilles de palmiers et de tissus, longent les murs qui délimitent le terrain. Au centre, le propriétaire agricole a installé une citerne à eau. Dans un coin, des toilettes mobiles de l’Unicef dégagent une odeur nauséabonde. À l’opposé, deux Soudanais, payés par Première urgence internationale (PUI), construisent une station de filtration d’eau potable. Il s’agit du dernier projet de l’ONG française à Koufra : PUI a quitté la Libye fin janvier, une conséquence de la coupe des financements décidée par l’administration Trump.
L’aide internationale à la peine
Khaled Fadel Allah nous ouvre les portes de son « bureau », une baraque de briques qui devait servir d’entrepôt. Sur le mur, le quinquagénaire est fier de montrer la photo des 100 dromadaires offerts, pour l’Aïd dernier, par Khalifa Haftar, « un grand homme ». Pas question ici d’évoquer les accusations de trafics d’armes à destination des paramilitaires du FSR via la frontière libyenne, tchadienne et soudanaise, comme le dénoncent les autorités soudanaises et des experts de l’ONU.
Ce jour-là, l’ONG américaine International Medical Corps (IMC) prend place dans le bureau pour offrir des consultations gynécologiques. À l’extérieur, une dizaine de femmes, enroulées dans des tissus colorées, patientent. Le travail du docteur Salima Mohamed Akanshi consiste principalement à soigner les femmes souffrant d’infection vaginales dues aux mauvaises conditions d’hygiène et à suivre les grossesses. La docteure libyenne a déjà accompagné une douzaine de naissances depuis janvier. Celles-ci ont lieu dans les hôpitaux publics, gratuitement. « Certaines femmes cherchent à tomber enceinte. Je pense que c’est une quête d’un soutien psychologique pour une mère qui a perdu un enfant pendant la guerre, c’est une façon de tenter de combler un manque », avance Salima Mohamed Akanshi. Les psychologues manquent alors que les réfugié·es ont vécu des événements particulièrement traumatiques. La question des soins est d’autant plus sensible qu’IMC n’a pas de visibilité sur son avenir après le mois d’avril. Talal Burnaz, chef de la mission en Libye, regrette : « La Libye est un pays sous-financé ces dernières années car considéré comme stable, malgré les besoins humanitaires. »

