Une chercheuse brésilienne, qui séjourne au Luxembourg, a passé au crible 500 heures de vidéosurveillance documentant la tentative de coup d’État contre Lula en 2023, au Brésil, quand une foule pro-Bolsonaro a envahi la capitale Brasilia. Ces images montrent une opération organisée contre les institutions démocratiques du pays.

Le 8 janvier 2023, une foule pro-Bolsonaro envahit le palais présidentiel et les institutions démocratiques, à Brasilia, pour contester la récente victoire électorale de Lula. (Photo : Andre Borges/EPA)
Au Brésil, la gauche peine à se renouveler et la radicalisation de l’extrême droite menace le pays de replonger dans une dictature militaire (1964-1985) dont le bilan n’est toujours pas établi. Le 8 janvier 2023, la capitale, Brasilia, était envahie par une foule de militant·es d’extrême-droite qui refusent leur défaite électorale. Cassia Takahashi Hosni est chercheuse externe au C2DH, le Centre d’histoire contemporaine et digitale de l’université du Luxembourg. Originaire de São Paolo, elle est au grand-duché pour une durée de trois mois dans le cadre de son cursus de post-doctorante au Brésil. La semaine dernière, elle a présenté un projet réalisé en 2024 avec son groupe de recherche. Pour analyser l’ampleur des émeutes, l’équipe a créé une interface qui permet de naviguer à travers plus de 500 heures de caméras de vidéosurveillance du palais présidentiel du Planalto. À quelques mois de la prochaine élection présidentielle, en octobre, la chercheuse s’est entretenue avec le woxx sur la « démocratie au Brésil ».
En pleine après-midi de cette journée du 8 Janvier 2023 une foule de « pro-Bolsonaro » remplit la place des Trois Pouvoirs de Brasilia, la capitale. Le rassemblement suit les fausses accusations du président sortant, Jair Bolsonaro, à l’encontre de son opposant, Lula da Silva, qu’il accuse de truquer les élections et dont il refuse de reconnaître la victoire. Résultat : une foule de fanatiques se réunit pour mettre en péril les institutions démocratiques. Il est 14 h 42 d’après les caméras de surveillance placées à l’extérieur du palais présidentiel quand la foule se décide à agir. Débute alors l’invasion des institutions démocratiques et, en vingt minutes, les portes du palais présidentiel sont franchies. Depuis la caméra de l’entrée Ouest, on observe les dernier·ères employé·es, vêtus de costumes deux pièces, se dépêcher pour gagner une sortie. À peine 10 minutes plus tard, ce hall d’entrée est envahi de maillots jaunes de la Seleção et de drapeaux arborant la devise « Ordre et progrès ».
C’est pourtant le désordre qui a vite suivi, quand la foule entame le saccage des institutions. La plateforme de Cassia Takahashi Hosni permet de naviguer entre les différentes salles du bâtiment et de se poser, presque en voyeur, pour observer l’Histoire se faire devant nos yeux. Certain·es, enragé·es par leurs croyances, cassent tout sur leur passage. D’autres profitent de l’occasion pour se filmer devant chaque recoin du palais. Grâce à ces archives, l’on peut également essayer de suivre la progression d’un individu et devenir témoin de ses « exploits ». L’impression d’observer, par le trou de la serrure, la démocratie qui s’effiloche.
« En fouillant les images, on constate que ce n’était pas une simple émeute d’adolescents, mais plutôt un coup organisé. Au début, on se disait : « Waouh, ça fait partie de notre histoire ! » Il fallait qu’on permette aux gens de mieux comprendre ce qui s’était passé. »
Woxx : Quelle était votre idée derrière ce projet ?
Cassia Takahashi Hosni : Ce n’était pas la mienne, plutôt celle de tout un groupe. C’est grâce à Gisele Beigelmuan qui est artiste, professeure d’université et coordinatrice du projet « Digital Archives and Research » à la fondation de recherche de São Paolo. Elle y a vu l’opportunité d’aborder ces émeutes de façon historique et critique. Quand nous avons eu accès aux fichiers (grâce au Tribunal suprême fédéral) il a fallu les organiser pour avoir une meilleure vision de l’événement. Nous étions plus d’une dizaine de chercheurs de la fondation de recherche de São Paulo à vouloir traiter ces données pour reconstruire la mémoire. En fouillant les images, on constate que ce n’était pas une simple émeute d’adolescents, mais plutôt un coup organisé. Au début, on se disait : « Waouh, ça fait partie de notre histoire ! » Il fallait qu’on permette aux gens de mieux comprendre ce qui s’était passé. C’était important d’analyser ce moment, vu que les bolsonaristes existent toujours. Même si Jair est aujourd’hui en prison, son fils Flavio Bolsonaro pourrait être le prochain président.
À l’image du militant MAGA qui arbore une casquette rouge, comment décrieriez-vous le supporter typique de Bolsonaro ?
Dans les vidéos, on reconnaît bien l’apparence typique du bolsonariste. Il y a cette esthétique et une appropriation autour du drapeau brésilien et des couleurs, le vert et le jaune. S’il fallait faire un dessin il serait représenté avec son drapeau, le maillot jaune de l’équipe de foot, la chaise de plage, un chapeau et cet air désespéré qu’il arbore en cherchant tout le temps une prise pour recharger son téléphone. C’est ce qu’on observe aussi dans la vidéosurveillance. Il existe également au Brésil, et particulièrement chez les bolsonaristes, un manque de dialogue par rapport à la période de la dictature militaire. Ils minimisent les horreurs de cette période ou rendent même hommage à des tortionnaires comme l’a fait Jair Bolsonaro en 2016 (1). Le problème est là, ce sont des sujets très difficiles et complexes et ces gens préfèrent provoquer ou en blaguer plutôt que de prendre du recul.
On peut faire des parallèles avec la prise du Capitole aux États-Unis, mais quelles sont les différences ?
Il existe quelques similitudes entre ce qui s’est passé à Washington et à Brasilia. Les deux concernent des présidents d’extrême-droite nationalistes, qui mettent en péril la démocratie actuelle. Les deux présidents sortants ont dès le début accusé leur opposant de trafiquer les élections et ont ensuite nié leur défaite. Le contexte au Brésil était cependant bien différent. À partir du mois de novembre, les militants de Bolsonaro s’efforcent de bloquer le pays et demandent l’intervention militaire. Il y a aussi un attentat à la bombe contre Lula qui est déjoué et Bolsonaro refuse de participer à la cérémonie de passation de pouvoir. Après l’investiture du nouveau président, une centaine de bus ramènent des partisans de Bolsonaro à Brasilia. Ils envahiront et vandaliseront les institutions de l’État. Le soutien de l’armée lors du 8 janvier 2023 est à souligner.
Est-ce que l’attaque était préparée ?
Oui, ça se voit à travers le comportement qu’adoptent certains. Beaucoup découvrent les lieux, mais il y en a qui sont plutôt conscients de ce qu’ils font. Au vu de leurs déplacements, ils connaissent les lieux et savent où sont les caméras et comment les détruire. Ensuite, il faut aussi remettre cet événement dans son contexte. En 2024 on découvre qu’un coup d’État aurait pu avoir lieu. Organisé par plusieurs personnes, dont l’ancien ministre de la Défense, le commandant de la Marine et un groupe d’élite de l’armée connu sous le nom de « Kids Preto », l’opération « dague verte-jaune » visait à assassiner le président Lula pour reprendre le pouvoir. L’opération a échoué et Bolsonaro ainsi qu’une partie des officiers se trouvent actuellement en prison pour cette raison.
L’armée était donc dans le coup ?
Dans les vidéos, on voit les soldats guider les insurgés de manière très soft. Pas seulement de la manière que présentaient les médias qui parlaient « d’émeutes » et de « retraits ». On voit grâce aux documents, aux vidéos, qu’ils étaient plutôt bienveillants et sur la même ligne que la foule.
Historiquement, l’armée a toujours eu une grande influence sur la politique en Amérique du Sud, qu’en est-il aujourd’hui ?
C’est vrai, et c’est encore complètement lié à notre présent. Mes parents, lorsqu’ils étaient étudiants à l’université, s’engageaient contre la dictature. Sans affiliation partisane, mais ils manifestaient et j’ai donc grandi en écoutant les histoires des survivants ou des amis disparus. Au Brésil, nous avons eu la Commission nationale de la vérité (de 2011 à 2014 et présidée par Dilma Rousseff) mais il reste encore tellement de sujets tabous. Pour éviter de reproduire les horreurs du passé, il faut en préserver les preuves. Aujourd’hui, nous faisons à nouveau face à une montée des gouvernements de droite nationaliste en Amérique latine. On dirait que le fascisme devient global et le lien avec les États-Unis n’est jamais loin.
« Beaucoup découvrent les lieux, mais il y en a qui sont plutôt conscients de ce qu’ils font. Au vu de leurs déplacements, ils connaissent les lieux et savent où sont les caméras et comment les détruire. »
Comment les médias ont-ils couvert l’événement le lendemain ?
Ils ont condamné les actions, mais quelques médias ont tout de même atténué les débordements de la foule. Il ne se serait finalement agi que « d’une trace de rouge à lèvre sur des monuments », ce qui ne mériterait donc pas la prison.
Cet épisode aura-t-il une importance dans cette année électorale ?
Oui, parce que Lula sera sûrement encore une fois candidat à la présidentielle, donc forcément ce sujet pèse lourd. Le problème, c’est qu’il n’y a personne qui puisse lui succéder actuellement. Et face à lui, se présentera le fils de Jair Bolsonaro, Flavio, qui a déjà mentionné qu’il amnistierait tous les condamnés du 8 janvier 2023.

