À la fin du 17e siècle, des pirates auraient créé la république égalitaire et abolitionniste de Libertalia, dans le nord de Madagascar. Ce mythe, entouré de mystères, est devenu le symbole d’une utopie libertaire, dont le woxx vous raconte l’histoire en trois volets.

« La découverte de la colonie pirate de Madagascar par le capitaine Woods Rogers » : illustration extraite de « The Story of Africa and Its Explorers » de Robert Brown, publié à Londres entre 1892 et 1895. Le capitaine Woods Rogers était un corsaire anglais chargé de combattre les pirates. En 1713, il attaqua les colonies pirates installées à Madagascar, notamment sur la petite île de Sainte-Marie, fameux repaire de pirates. (Illustration : Wiki Commons)
Vers la fin du 17e siècle, des pirates fondèrent Libertalia, dans la baie de Diego-Suarez, dans l’extrême nord de Madagascar. Cette république égalitaire et abolitionniste est parfois considérée comme la première communauté libertaire de l’histoire. Le récit de cette épopée nous vient de L’Histoire générale des plus fameux pirates, un ouvrage publié pour la première fois à Londres, en 1724, sous la plume du « capitaine Charles Johnson ». Plus de 300 ans après sa parution, les mystères entourant ce livre demeurent nombreux, tant sur la véritable identité de son auteur que sur l’histoire de Libertalia, les deux n’ayant très probablement jamais existé.
Dans son Histoire générale des plus fameux pirates, le « capitaine Johnson » raconte les péripéties de 37 forbans des mers, la plupart anglais, qui ont écumé les océans entre la deuxième moitié du 17e et le début du 18e siècle. L’ouvrage est une référence pour les spécialistes de l’Âge d’or de la piraterie, une période allant de 1750 à 1830, quand le commerce maritime mondial s’étendait sous l’essor du capitalisme mondialisé. Les documents historiques, à l’exemple des comptes rendus des procès de l’époque, sont, à une exception près, légion à attester de l’existence réelle des pirates dont le « capitaine Johnson » livre le récit des aventures. Le texte a aussi fourni des repères précieux aux archéologues pour la mise au jour d’épaves de navires coulés dans les Caraïbes. Bien que narré sur un mode romancé, chaque chapitre fourmille de détails sur la vie à bord des bateaux et de récits qui semblent directement recueillis auprès de pirates.
Réédité une centaine de fois depuis sa première parution, le livre du « capitaine Johnson » a largement forgé, et le plus souvent à notre insu, notre imaginaire romantique du pirate. C’est l’image du forban des Caraïbes – coiffé d’un tricorne noir, appuyé sur une jambe de bois et armé d’un sabre – qui nous vient le plus fréquemment à l’esprit lorsque l’on évoque la piraterie.
Mais l’intérêt principal de L’Histoire générale des plus fameux pirates réside peut-être dans sa description de la construction d’une « société à l’envers », selon les mots de Michel Le Bris, dans la préface d’une réédition française parue chez Phébus, en 2002. « La société pirate était organisée, et très consciemment, par les pirates eux-mêmes, sur la base d’un égalitarisme sourcilleux, sinon d’une inversion de l’ordre social dont ils avaient été jusque-là les victimes », analyse l’écrivain et essayiste français.
Enrôlés par la ruse ou par la force
L’essor du commerce maritime mondial aux 17e et 18e siècles produit un terreau favorable à la piraterie. Le déclin des empires espagnol et portugais voit émerger de nouveaux empires : britannique, français et hollandais. Le pillage et l’exploitation du continent américain par ces puissances européennes concurrentes créent des fortunes colossales. En Europe, elles côtoient la misère la plus absolue, subie par la grande masse des populations. Les commerçants fortunés qui affrètent les navires marchands imposent des conditions inhumaines à leurs équipages, enrôlés par la ruse ou par la force. En Angleterre, des agents sillonnent les cabarets et y enivrent leurs futures recrues afin de leur faire signer des contrats d’engagement. D’autres assomment tout simplement leurs proies à la nuit tombée, avant de les embarquer sur les navires. À bord, les conditions de vie sont inimaginablement rudes et la vie d’un homme n’y a que peu de valeur. Les salaires – de misère – ne sont pas toujours versés, la nourriture est avariée et les châtiments comme le fouet, les fers ou le passage sous la quille du bateau s’abattent sur les marins pour la moindre broutille.
Aussi, pour les pirates, « le gros des troupes se recrutait tout bonnement, et sans la moindre contrainte, parmi les équipages des navires marchands capturés, trop heureux d’échapper ainsi à leur lamentable condition. Pour nombre de marins, l’apparition d’un drapeau noir à l’horizon était promesse de délivrance », écrit Michel Le Bris. On est à l’opposé des récits de l’époque, qui prêtent les pires vices aux pirates. Sur les navires marchands, la soif de liberté est telle que l’on recense plus de 5.000 pirates anglo-saxons vers 1720. Pour sécuriser les routes maritimes, la Royal Navy déploie une grande part de ses 13.000 soldats pour leur faire la chasse.
Pour le collectif libertaire britannique Do or Die, les pirates étaient les « premiers rebelles prolétariens », s’opposant à une société euro-américaine « du capitalisme en plein essor, de la guerre, de l’esclavage, de la révolution agricole ». Face à cette réalité, ils créent « un monde de solidarité et de fraternité, où ils partagent les risques et les gains de la vie en mer, prennent collectivement les décisions », affirme le collectif dans Bastions pirates, paru en 2004 aux éditions Aden. Dans l’histoire de la piraterie, Libertalia représenterait une forme de quintessence de la révolte et de l’édification d’un monde égalitaire. Le collectif semble, en tout cas, prendre pour argent comptant l’existence réelle de cette utopie. Ce que démentent les historien·nes ayant travaillé sur le sujet.
Libertalia tient une place centrale dans L’Histoire générale des plus fameux pirates. Au sens littéral du terme, puisque les chapitres consacrés à la république idéale fondée par le capitaine français Misson sont situés au cœur de l’ouvrage. Le « capitaine Johnson » commence son récit ainsi : « Nous pouvons entrer avec précision dans la vie du capitaine Misson car, chance inouïe, nous disposons d’un manuscrit en français où il expose lui-même le détail de ses actions. Il naquit en Provence, dans une vieille famille. Son père, dont il tait le nom véritable, jouissait d’une ample fortune, mais le grand nombre de ses enfants ne laissait espérer à notre pirate d’autre héritage que celui qu’il acquerrait lui-même au fil de l’épée. » Le « manuscrit en français » dont il est ici question n’a jamais existé. Personne n’en a jamais trouvé la trace, ni pu reconstituer la façon dont il serait parvenu au mystérieux auteur de L’Histoire générale des plus fameux pirates.
Les mille vies de Daniel Defoe
Qui était réellement le « capitaine Johnson » ? La question n’est pas anodine si l’on veut situer l’utopie de Libertalia dans le contexte de son époque. Dans les années ayant suivi la parution de l’ouvrage, il était apparu assez vite que « capitaine Johnson » était un pseudonyme. Son nom n’apparaissait sur aucun registre, ce que la recherche historique a depuis confirmé. Depuis la fin du 19e siècle, un consensus s’était dégagé pour attribuer l’ouvrage à Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé. Il était contemporain des pirates dont il raconte l’histoire. Des travaux publiés dans les années 1930 et 1970 sont venus appuyer cette thèse, se basant notamment sur le style de l’écrivain et l’indéniable qualité littéraire de L’Histoire générale des plus fameux pirates.
Résumer en quelques phrases la vie de Daniel Defoe tient de la gageure, tant le personnage possédait de multiples facettes et représente un mystère à lui seul : entrepreneur, agitateur politique, dissident religieux, espion et, bien sûr, écrivain prolifique, signataire de centaines de pamphlets, de dizaines de romans et récits, mais également de onze essais économiques. Au cours de son existence, il a été mis au pilori et jeté en prison pour ses idées et, parfois, pour la mauvaise tenue de ses commerces.
Defoe traîne également une belle réputation d’affabulateur – sinon de faussaire – auprès des historien·nes et des spécialistes de la littérature. Il a inventé de toutes pièces des récits de voyages en Afrique, en Océanie et à Madagascar. Ses descriptions de ces pays ne correspondent souvent à aucune réalité. S’il a, dans ses romans, dressé un tableau précieux des conditions de vie miséreuses de l’Angleterre de son époque, ses écrits sont également truffés d’incohérences historiques, comme dans le Journal de l’année de la peste. Il est donc singulier de voir Defoe signer d’un pseudonyme le seul ouvrage dont le sérieux historique est attesté (à l’exception du passage sur Libertalia). Une forme de pied de nez à l’histoire qui pourrait bien faire écho à sa personnalité complexe.

Portrait de Daniel Defoe au National Maritime Museum de Londres. L’auteur de « Robinson Crusoé » pourrait aussi être celui de « L’Histoire générale des plus fameux pirates ». (Illustration : Wiki Commons)
La certitude a cependant volé en éclats en 2004, avec la publication des travaux de l’historien Arne Bialuschewski, selon qui le véritable auteur de cette histoire des pirates est Nathaniel Mist. Contemporain de Defoe, ce journaliste, écrivain polémiste et imprimeur était en outre un ancien marin qui avait signé une centaine d’articles sur les pirates dans son journal antigouvernemental. Condamné pour ses écrits politiques, il aurait côtoyé en prison de nombreux pirates, parmi lesquels d’anciens complices d’Edward Teach, le fameux « Barbe Noire », ou de Bartholomew Roberts, deux des capitaines dont les aventures sont racontées dans L’Histoire générale des plus fameux pirates. Le débat est donc relancé depuis une vingtaine d’années sur la réelle paternité de l’ouvrage.
Mais cela ne change pas le contexte politique qui a inspiré le récit de Libertalia. Defoe appartenait au parti des Whigs, qui militait pour un renforcement du parlement, en opposition à l’absolutisme royal. Presbytérien, il faisait également partie des non-conformistes, ces protestants anglais en rupture avec l’Église anglicane et qui ont fait l’objet de longues persécutions. Pour sa part, Mist était jacobite, c’est-à-dire partisan de la dynastie déchue des Stuart, auxquels s’opposait Defoe. Pourtant, les deux hommes furent proches durant de longues années, la carrière de Mist ayant intimement suivi celle de Defoe, qu’il employait fréquemment dans son journal. Mais Mist avait coupé les ponts avec Defoe lorsqu’il l’avait soupçonné de l’espionner au profit du gouvernement. C’était en 1724, l’année même où paraissait la première édition de L’Histoire générale des plus fameux pirates. Les deux écrivains ont en tout cas partagé un combat commun en faveur des libertés individuelles.
Ce combat est aussi celui du fondateur de Libertalia et de ses comparses, « décidés à affirmer la liberté reçue de Dieu et de la Nature sans se soumettre à quiconque, sinon pour le bien commun ». Pour savoir comment ils y sont parvenus, il faut mettre le cap vers les chaudes mers du Sud et suivre le capitaine Misson dans la majestueuse baie de Diego-Suarez, havre naturel où s’épanouit pour un temps une colonie utopique, dont le mythe a traversé les siècles. Une histoire à suivre dans le deuxième volet de notre série consacrée à Libertalia.

