Après les « Luxleaks », le « nation branding » voulu par le gouvernement disparaîtra probablement dans un tiroir. Cependant, la façon dont le pays a réagi éclaire sur la profondeur de son embarras.

Non, ce ne sont pas seulement les Luxembourgeois qui font disparaĂ®tre les milliards d’impĂ´ts – cela ne devrait pourtant pas empĂŞcher le pays de rĂ©flĂ©chir Ă sa situation.
Le 6 novembre 2014, jeudi de la semaine dernière, tĂ´t dans la matinĂ©e, toutes les ambassades luxembourgeoises ont reçu un courriel contenant les « Ă©lĂ©ments de langage » Ă utiliser par rapport aux « attaques » derrière les rĂ©vĂ©lations de l’International Consortium for Investigative Journalism (ICIJ), les dĂ©sormais fameux « Luxleaks ». Qui dit Ă©lĂ©ments de langage dit en mĂŞme temps vĂ©ritĂ© officielle, construite par des professionnels de la communication, des « spin doctors » – ce qui implique aussi que toutes les autres vĂ©ritĂ©s ne sont pas forcĂ©ment bonnes Ă dire. Ce n’est pas un hasard si l’ex-prĂ©sident français Nicolas Sarkozy en raffolait.
En analysant ces Ă©lĂ©ments de langage, ou doit se rendre Ă l’Ă©vidence : par rapport Ă l’ancien gouvernement, la position de la coalition bleu-rouge-vert face Ă la place financière n’a quasiment pas bougĂ©, la loyautĂ© est restĂ©e intacte. Comparez donc le « Les tax rulings sont lĂ©gaux et le Luxembourg n’a rien fait d’illĂ©gal », rĂ©pĂ©tĂ© en mantra par le duo Bettel et Gramegna, avec cette rĂ©ponse de l’ancien ministre des Finances Luc Frieden aux journalistes du mensuel forum en mars 2013 : « Le tax ruling n’est ni immoral, ni opaque. Il s’agit de dĂ©cisions individuelles de l’administration des contributions. » (trad. woxx.) De mĂŞme, dans les apprĂ©hensions de Gramegna Ă publier tous les tax rulings luxembourgeois, on croit ressentir le halo de l’ire de Jean-Claude Juncker qui s’abattit sur les mĂŞmes journalistes de forum quand il leur faisait savoir que le Luxembourg disposait d’un secret fiscal, un point c’est tout.
Gramegna était au courant depuis le 14 octobre
Et il y a une autre particularitĂ© que ces Ă©lĂ©ments de langage partagent : celle d’Ă©luder la bonne, la vraie question. Car il est absolument vrai que les tax rulings ne sont pas forcĂ©ment illĂ©gaux, mĂŞme si, d’après le Tax Justice Network, PriceWaterhouseCoopers ne rechignait pas Ă vendre des modèles d’optimisation fiscale qui n’avaient que 25 pour cent de chances d’ĂŞtre lĂ©gaux. Tout comme l’existence de rĂ©glementations d’optimisation fiscale similaires dans 22 des 28 autres pays de l’Union europĂ©enne est une rĂ©alitĂ©, comme le corrobore d’ailleurs le rapport d’Eurodad « Profits cachĂ©s – le rĂ´le de l’UE dans le soutien d’un système fiscal mondial injuste en 2014 », publiĂ© ce mercredi. Un rapport qui va beaucoup plus loin en pointant les interconnexions entre l’Ă©vasion fiscale et les problèmes du Tiers Monde.
Le Luxembourg n’est donc pas pointĂ© du doigt sur le « pourquoi » de ces arrangements fiscaux, mais bien sur « comment » l’administration grand-ducale les a traitĂ©s. Et aussi sur la connivence entre les « Big Four » (les boĂ®tes de consulting PriceWaterhouseCoopers, Ernst & Young, KPMG et Deloitte) qui rĂ©digent ces documents et l’administration des contributions qui les lĂ©galise. Car dans ce cas, les « Business Friendly Solutions » prĂ´nĂ©es Ă l’Ă©tranger par des agences gouvernementales telles « Luxembourg for Finance » ou « Luxembourg for Business » ne frĂ´lent pas uniquement l’indĂ©cence, mais la surpassent largement.
Un point surtout sur lequel ce mĂŞme Juncker, devenu chef de la Commission europĂ©enne, semble dĂ©jĂ rĂ©tropĂ©daler : dans une confĂ©rence de presse tenue ce mercredi juste avant le hearing parlementaire sur les Luxleaks, il s’est dĂ©clarĂ© favorable Ă la crĂ©ation d’une directive imposant l’Ă©change automatique pour les tax rulings Ă©galement. Ce qui signifie qu’entre-temps Juncker est disposĂ© Ă aller beaucoup plus loin sur cette question qu’il ne l’Ă©tait quand il officiait encore en tant qu’Ă©ternel premier ministre. C’est aussi mesurer la pression qui s’est abattue sur le nouveau chef de la Commission – qui n’est pas aussi « cool » que son porte-parole l’avait dĂ©crit.
La fâcheuse question de savoir quand exactement il a Ă©tĂ© mis au courant des Luxleaks dĂ©montre elle aussi l’embarras du gouvernement. ContactĂ©e par le woxx, Marina Walker de l’ICIJ nous a confirmĂ© que son organisation avait joint par courriel dĂ©jĂ trois semaines Ă l’avance – le 14 octobre donc – le ministère des Finances, et en particulier Lucien Michels, responsable des relations publiques, et Bob Kieffer, conseiller de « Luxembourg for Finance » et en charge de la communication. Des informations que le premier des deux fonctionnaires n’a pas voulu nous confirmer, renvoyant vers une question parlementaire du dĂ©putĂ© dĂ©i LĂ©nk Justin Turpel Ă laquelle son ministre rĂ©pondrait le moment donnĂ©. Cela Ă©tant, cette information rend difficile Ă croire l’affirmation de Xavier Bettel de ne pas avoir Ă©tĂ© courant de ce qui allait procurer une gueule de bois monumentale au grand-duchĂ©. Et soulève la question de savoir – au cas oĂą il dirait vrai – pourquoi Gramegna ne l’a pas mis au jus. Et aussi pourquoi, un jour avant, ce dernier communiquait en grande pompe sur la nouvelle transparence luxembourgeoise en matière d’Ă©change d’informations bancaires…
De toute façon, la communication du gouvernement est erratique depuis l’explosion des Luxleaks : contradictions notamment, le faux bond du ministre des Affaires Ă©trangères dans le Spiegel inclus. Les discussions houleuses au cours d’une commission parlementaire dĂ©diĂ©e – ironie du sort – au « nation branding » en dĂ©but de semaine en tĂ©moignent : tandis que le DP, le CSV et l’ADR attaquaient Jean Asselborn pour son manque de loyautĂ© envers la place financière, c’est Serge Urbany de dĂ©i LĂ©nk qui a dĂ» prendre sa dĂ©fense – une situation plutĂ´t cocasse. Entre loyautĂ© envers la place financière, diplomatie europĂ©enne et modèle luxembourgeois la schizophrĂ©nie règne.
L’Alfi souffre d’« agenda rĂ©glementaire infernal »
Pourtant, d’autres niveaux de langage existent. Ils Ă©taient observables par exemple lors d’une table ronde ce mardi au sujet du futur de la place financière luxembourgeoise. OrganisĂ©e par le LCGB, elle rassemblait Pierre Gramegna, Luc Rodesch de l’ABBL, Camille Thommes de l’Alfi et le syndicaliste Gabriel Di Letizia. Tandis que Rodesch expliquait que la nouvelle transparence pourrait aussi ĂŞtre vue comme un atout de la place financière – une question d’image pour les grandes multinationales -, tout en regrettant les coĂ»ts supplĂ©mentaires gĂ©nĂ©rĂ©s par l’application des règlements, Thommes, lui, Ă©voquait carrĂ©ment un « agenda rĂ©glementaire infernal » qui rendrait la vie dure aux fonds d’investissement. En mĂŞme temps, le ministre des Finances est allĂ© un peu au-delĂ des Ă©lĂ©ments de langage usuels : certes, le Luxembourg va se battre pour installer une transparence au niveau de l’OCDE et mĂŞme arrĂŞter de freiner les initiatives europĂ©ennes, cela n’empĂŞche que la place financière devrait continuer de se diversifier. Et de mentionner les rĂ©centes installations de banques chinoises au Luxembourg, l’ouverture vers les flux d’argent du Moyen-Orient avec le sukuk et de nouveaux outils pour les holdings.
Alors que ce n’est pas la place financière qu’il faudrait diversifier, mais toute l’Ă©conomie luxembourgeoise. Du moins si on veut que le pays sorte une fois pour toutes des listes noires ou grises. Le problème est simple et connu : nous avons cultivĂ© une dĂ©pendance malsaine par rapport Ă la place financière. Une dĂ©pendance voulue politiquement par le CSV – et donc Juncker – pour permettre d’entretenir un appareil d’Etat hypertrophiĂ© et donc un Ă©lectorat fidèle. C’est cela le vrai scandale pour lequel Juncker mĂ©riterait de devoir s’expliquer. Par rapport à ça, les tax rulings ne sont qu’un dĂ©tail de l’histoire.

