Exposition collective : De bonnes familles

L’exposition « Besser Famillen », aux Archives, permet d’explorer les concepts et les modes de vie des élites luxembourgeoises du 19e siècle et comment ceux-ci ont façonné en partie notre identité nationale.

Émile et Paul Mayrisch (Photo : Jean-Luc Koltz)

Émile et Paul Mayrisch (Photo : Jean-Luc Koltz)

C’est un peu comme s’ils l’avaient planifié d’avance. Alors que le Luxembourg postréférendaire s’entredéchire sur le rôle joué par les élites, qui auraient voulu manipuler le peuple en lui enjoignant d’abandonner sa souveraineté aux mauvais étrangers, le Centre national de littérature (CNL) organise une exposition aux Archives nationales qui démontre le rôle effectif des élites bourgeoises dans le grand-duché du 19e siècle. Une exposition que les nonistes se devraient d’inscrire sur leur « to-do list » cet été, puisqu’elle démontre l’influence sur notre mythe national de ces élites qui préféraient rester entre elles tout en exerçant une grande influence tant sur le présent que sur le futur de notre petite nation.

Le philosophe Emmanuel Lévinas disait de la bourgeoisie qu’elle est statique et réticente à tout vrai progrès. Vu qu’elle se définit uniquement par la propriété – et non plus par des attributs métaphysiques comme l’aristocratie -, toute son existence tend vers la sauvegarde et la multiplication de ses biens. Ainsi, vu qu’elle possédait dans le passé, elle doit posséder aussi dans le futur, tout en éclipsant le présent qui n’est autre qu’une éternelle lutte pour préserver son statut. Cette définition se retrouve aussi dans les tableaux explicatifs et les artefacts exposés aux Archives.

Par exemple dans la politique maritale : certes, les mariages n’étaient plus arrangés comme dans les cours royales ; pourtant le droit de regard de la famille était primordial pour empêcher toute mauvaise union – qui, si elle arrivait malgré toutes les précautions, était souvent synonyme d’exclusion sociale. « Généralement, c’était l’homme qui, après avoir accédé à une situation sociale confortable, en moyenne vers 35 ans se cherchait une femme, en général de dix ans sa cadette », explique Josiane Weber, la curatrice de l’exposition et l’auteure du livre scientifique sur lequel celle-ci se base. « Puis il en discutait avec sa mère. Si celle-ci était d’accord avec son choix, une entremetteuse était contactée qui mettait en relation les deux familles. Au cas où la jeune femme acceptait d’épouser l’homme en question, le mariage était célébré dans les trois mois qui suivaient. » Cela assurait une continuité dans les grandes entreprises comme l’Arbed, la BIL et autres. Souvent, lorsque le patriarche avait une descendance féminine, la direction revenait au beau-fils. Et si elles n’étaient pas la règle, les alliances entre cousins et cousines au premier degré n’étaient pas rares, car elles permettaient d’encore mieux contrôler l’empire familial. Un exemple type en serait la famille Villeroy et Boch qui misait presque exclusivement sur ce type d’union.

D’autres parties de l’exposition explorent l’éducation des enfants, où garçons et filles étaient strictement séparés. Tandis que les premiers fréquentaient souvent des internats dans la Grande Région, pour entamer après des études universitaires, les deuxièmes étaient le plus souvent envoyées dans des institutions religieuses où on leur apprenait avant tout à devenir de bonnes femmes au foyer. Mais cela ne veut pas dire que ces femmes ne possédaient aucun sens critique et ne savaient pas s’exprimer. Des lettres retrouvées par Josiane Weber et exposées dans les vitrines tendent à démonter ce cliché.

Bien sûr que tout ce beau monde influait aussi sur la politique, que ce soit par le biais de mandats de député, voire de ministre, ou en faisant carrière dans la haute administration. Là aussi, il était très difficile d’accéder à un poste en vue sans un « background » favorable – c’est-à-dire une famille capable de payer des études universitaires.

« Besser Famillen » est donc très réussi, en ce sens que l’exposition vulgarise efficacement un travail scientifique et donne à voir une partie de notre identité nationale d’un point de vue critique et démythifié.

Aux Archives nationales 
jusqu’au 31 octobre.

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