Exposition monographique
 : Quand les villes prennent 
la parole


« La nuit politique », de l’artiste franco-canadienne Aude Moreau, inaugure la saison au Casino. Un choix judicieux, car les questionnements qui émanent des œuvres de Moreau tombent à pic.

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(Photos : Mike Zenari)

Est-ce que le Casino est en train de réaliser les accords Ceta avant l’heure ? En tout cas, « La nuit politique » est loin d’être la première collaboration entre l’institution luxembourgeoise et des confrères canadiens. Mais trêve de blagues et de suppositions : l’exposition d’Aude Moreau dépasse de loin en qualité tout ce qu’on a pu voir au premier étage du Casino depuis sa réouverture.

Comme le titre l’indique, « La nuit politique » est une exposition définitivement ancrée dans le réel. Son terrain de prédilection est l’espace urbain, avec un accent sur l’Amérique du Nord. Que ce soit New York, Los Angeles, Montréal ou Toronto, les monstres créés par le 20e siècle sont au centre des réflexions artistiques de Moreau. Et si elle se base sur les considérations de certains architectes, comme Mies van der Rohe par exemple, c’est surtout sur les impressions de longue durée que porte son travail.

Dans « The End », qui par ses dimensions monumentales peut être considéré comme la pièce maîtresse de l’exposition, le visiteur est immergé dans un vol de nuit en hélicoptère au-dessus de la ville de Los Angeles. Débutant sur les images de deux tours, sur lesquelles le titre du travail vidéo apparaît par le biais de pièces illuminées pour l’occasion, la caméra s’éloigne progressivement en zoom arrière pour donner une impression des dimensions cauchemardesques de la ville. Plus le temps avance, plus on s’approche de Hollywood et des grands studios de la ville. Une ville qui a justement été détruite plus d’une fois de façon fictionnelle dans les studios qui ont fait son renom. En liant ainsi cinématographie artistique et scénarios apocalyptiques, elle met au jour des liens subliminaux qui lient l’espace urbain extérieur à nos visions intérieures. Moreau met à nu une certaine psycho-géographie non pas d’une ville précise, mais de l’espace urbain démesuré en soi.

Ces filaments explorés dans « The End », qui date de 2015, sont présents depuis bien longtemps dans les travaux d’Aude Moreau. Ainsi, « Sortir » (2010) reprend les mêmes éléments, juste pour les agencer plus clairement. Cette fois, l’hélicoptère ne tourne qu’autour d’un gratte-ciel, la « tour de la Bourse » de Montréal. L’artiste y fait apparaître par le même truchement de l’illumination des pièces le mot « Sortir » – et pose ainsi la question du système capitaliste en soi. Ne vaudrait-il pas mieux sortir de ce système ? Est-il encore temps de le faire ? Et surtout : comment sortir d’un système capable depuis des décennies d’avaler toute subversion et de la changer en son contraire ?

Les enjeux écologiques ne sont pas en reste d’ailleurs. Les images du projet « La ligne bleue » en témoignent. Cette fois, c’est la skyline de Manhattan qui se retrouve au centre de l’attention. L’artiste a fait calculer par des scientifiques jusqu’où les eaux monteraient si tous les glaciers fondaient au même moment. Et elle fait apparaître cette « ligne bleue » sur les gratte-ciel de la Grosse Pomme – juste pour qu’on puisse se faire une idée.

1391expo_telexxEn agissant de la sorte, Aude Moreau est bien plus réaliste et subversive que la plupart des scénarios de fin du monde. Alors qu’elle semble chérir ces derniers : les travaux « The Last Image » et « Générique de fin (musiques) » en témoignent. Le premier est une sorte de palimpseste qui superpose les dernières images d’une trentaine de films traitant de l’Apocalypse. Totalement illisible, l’image frappe par son côté sémantique – nous ne savons pas non plus comment le monde va s’arrêter un jour. Le deuxième travail fait de même avec les génériques de fin de ces films, qu’il compresse sur un temps de neuf minutes.

Certes, « La nuit politique » est, comme son nom l’indique, tout sauf une exposition qui rend optimiste. Par contre, par les questions qu’elle pose de façon aussi neutre qu’esthétique, elle peut contribuer à une réflexion plus profonde sur notre condition humaine actuelle – exactement ce à quoi l’art devrait servir.

Au Casino, jusqu’au 8 janvier 2017.

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