Histoire : Sauvé trois fois

Comment se réveiller du cauchemar de l’histoire ? Portrait de G. H., 90 ans, seul survivant d’une famille juive originaire de Medernach.

Monument à la mémoire de la communauté juive de Medernach, entièrement disparue en déportation entre 1940 et 1945. (Photo : Wikimédia)

De tous les survivants de la Shoah que j’ai pu interviewer, G. H. est peut-être celui qui m’aura le plus marqué. Lorsque j’ai eu l’occasion, sous condition d’anonymat et après maintes hésitations de sa part, de rencontrer l’élégant homme de 90 ans (mais qui ne les fait pas) et son épouse dans leur appartement coloré et chaleureux du Limpertsberg, en juillet dernier, j’ai très vite compris que ce qui m’était donné à vivre s’apparentait moins à une interview qu’à une leçon de vie. G. H. est né à Metz. Son frère, lui, était né au Luxembourg, tout comme leurs parents. En 1942, caché dans une grange, G. H. survit seul à l’arrestation de sa famille, réfugiée à Sérécourt dans les Vosges, par la milice française. Tous furent envoyés au Vélodrome d’Hiver et de là à Auschwitz. G. H. survivra grâce à des emplois de fortune. Aujourd’hui encore, il se rend régulièrement dans des salles de sport, non pas par « vanité » comme il le précise, mais pour faire partir les « ombres ».

woxx : Votre famille est originaire de quelle région ?


G. H. : Mon grand-père a vu le jour à Medernach en 1825. À l’âge de 20 ans, il est parti aux États-Unis. Il est revenu sept ans après pour fonder une famille de six enfants, dont mon père, né en 1897. Tous ont habité le Luxembourg, sauf mon père et ma mère qui sont partis s’installer à Metz où ils avaient un commerce au 15 rue du Général Franiatte. J’ai eu un frère. Pour qu’il soit luxembourgeois, ma mère est venue accoucher de lui au Luxembourg. Moi je suis né en 1928, trois ans plus tard, mais je suis resté français, puisque ma mère ne s’est pas déplacée. Ce qui veut dire que mes parents étaient étrangers en France, expatriés comme on dit aujourd’hui. Mon père, ma mère et mon frère – sauf moi qui suis né à Metz – étaient apatrides sous le régime de Vichy et donc susceptibles d’être pris comme les autres dans la rafle du Vélodrome d’Hiver. C’est ce qui s’est passé : ils ont été arrêtés en tant que Juifs en sol occupé et étrangers. Quand la milice est venue le 28 juillet 1942 pour prendre ma famille, j’ai eu la chance de pouvoir me cacher et probablement de ne pas être sur la liste. Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais su… Comme j’ai eu l’occasion de le dire, si on n’avait pas eu Charles de Gaulle pour les Français, si on n’avait pas eu Churchill pour les Anglais, si on n’avait pas eu les Américains après Pearl Harbor, l’Europe serait germaine. Et nous les Juifs, nous ne serions que des ombres.

Vous avez donc survécu par chance… 


J’ai été sauvé trois fois en trois mois, parce qu’ils ne m’ont pas trouvé ou qu’ils ne m’ont pas cherché, caché dans le foin ; une deuxième fois, j’ai été recueilli par un couple de Juifs français – je tiens à le préciser –, qui ont arrangé pour moi le passage de la ligne de démarcation entre Lons-le-Saunier (Jura) et Saint-Claude en France. Fin septembre, début octobre 1942, je suis donc parti à moto jusqu’à la ligne de démarcation. Trois mois après, quand la zone libre a été envahie, tous les Juifs étrangers ou autres, tous les malheureux qui étaient dans ce coin-là – et je parle seulement du village où nous étions tous – ont été pris et déportés parce que Juifs français. Ce qui veut dire que si j’étais resté trois ou six mois de plus, je ne serais plus de ce monde. Donc la troisième fois que j’ai été sauvé, c’était quand j’ai passé la ligne de démarcation avec la complicité des cheminots. Il fallait passer par là, caché dans le charbon de la locomotive ou dans le réservoir d’eau. Et la veille, je l’ai seulement appris plus tard, il y avait également un passage de deux ou trois enfants. Ils commençaient à pleurer à l’intérieur de la citerne. Alors on l’a remplie d’eau, et ceux qui étaient dedans ont été noyés. C’était la veille ! Donc ça fait trois fois en trois mois que j’ai eu de la chance… Après commence ma vie active, qui représente tout ce roman que j’ai toujours voulu faire comprendre aux jeunes qui ont la chance d’être entourés d’une famille, d’être bien et d’avoir une jeunesse normale, ce qui n’a pas été mon cas. Mon enfance a été marquée par des parents exceptionnels – exceptionnels ! Ce n’est pas parce qu’ils ne sont plus là ; je n’ai jamais rencontré de ma vie des gens comme mon père et ma mère. Avec une telle gentillesse, une telle tendresse, un tel amour… Jamais de ma vie je n’ai rencontré ça ! Et je n’en parle pas à titre posthume. Je ne parle même pas de mon frère qui est mort à 17 ans. Il n’a voulu que vivre ! Cette chance unique d’être né de parents pareils, ça ne peut pas se décrire. Je n’ai eu que de la chance dans ma vie, et j’ai parfois mauvaise conscience de parler de moi, par rapport à la misère qu’il y a à l’heure actuelle dans le monde. J’ai presque mauvaise conscience, moi qui suis entouré par une épouse attentive, des enfants, des petits-enfants. Par rapport aux autres.

Vous retrouvez ensuite votre tante, miraculeusement…


C’est ma seule tante, la seule des quatre sœurs de mon père qui en avait réchappé. Parce qu’elle était en France libre. Eh bien, sa famille m’a accepté en tant que fils spirituel qui arrive là, à 14 ans, avec rien, même pas une brosse à dents. Je sais que la première chose qu’on a faite, ç’a été acheter des chaussures avec des semelles en bois. Le premier métier après trois ou quatre jours, c’était plongeur dans un hôtel. Vous savez ce que c’est ? Faire la vaisselle et autres travaux ingrats… C’était le Touring-Hôtel de La Bourboule. Et ma première journée de travail, je ne l’ai jamais oubliée de ma vie. C’était fin octobre. J’y suis allé à sept heures du matin, il faisait noir. J’ai travaillé toute la journée à la plonge, fait des travaux ingrats et à 21 heures, après le repas, je suis sorti et j’avais gagné deux litres de lait en bouteille. En sortant, il faisait noir, je suis tombé par-dessus une bordure et les deux litres de lait se sont répandus par terre… Je ne l’ai jamais oublié de ma vie. Ma première journée de travail.

Vue depuis le salon de la confiserie Spillmann à Bâle. (Photo : privée)

On parle là des années que vous avez passées comme enfant caché sous l’Occupation…


En 1944, mon oncle a pris la décision de partir et d’aller à Mâcon pour se diriger progressivement vers le Luxembourg. Les Alliés avançaient. C’était la période la plus dure, quand on est arrivés à Mâcon. Mon oncle et ma tante habitaient Ancône, et moi je dormais chez un boulanger qui m’exploitait. Moi, un enfant caché. Je travaillais, je ne rajoute pas une heure, du matin six heures jusqu’au soir. On allumait le four à bois. « Siwe mol » (en luxembourgeois, ndlr). On travaillait avec un compagnon, le patron et moi. Les fagots qu’il fallait mettre dans le four, à midi ou à deux heures… et puis on mangeait. Pendant que le compagnon rentrait à la maison, moi j’étais chargé de remplir. Il y avait sept fournées. J’allais donc chercher les fagots dans la cave à côté, en chandail, en plein hiver. Ça flottait, les fagots noirs. Si j’avais glissé là-dessus, c’était fini ! Je rapportais donc quatorze fagots, chaque fois deux pour mettre dans le couloir et après une demi-heure, je sortais les anciens pour chauffer. Sauf les derniers, qu’on laissait dedans pour allumer le lendemain matin la première fournée. Ça durait ce que ça durait. Je dormais au grenier sur un matelas. Un jour est arrivé le 4 septembre 1944 : libération de Mâcon ! Il y avait des drapeaux, il y avait marqué « Donnez du sang ! ». Je suis allé à la mairie. On m’a dit : tu ne fais pas le poids requis. Alors on m’a pesé. 40 kilos pour 1 mètre 60 à 17 ans. J’ai des pièces qui le prouvent.

Et ensuite ?


Nous sommes rentrés au Luxembourg et j’ai appris le métier de pâtissier-confiseur, rue Philippe II, là où aujourd’hui se trouve la boutique Hermès. J’ai calculé que je suis rentré et sorti de là 3.000 fois en trois ans. Et puis à 20 ans, j’ai eu la chance de quitter le Luxembourg, puisque « meng Léierzäit wor eriwwer ». On m’a envoyé à Bâle : il y avait une école Spillmann où j’ai pu me perfectionner en pâtisserie, payé par l’Office national des pupilles de la Nation. Je n’avais pas les moyens. J’ai eu un premier prix et j’ai été engagé par Spillmann, qui était le Namur de Bâle. J’y ai travaillé pendant une année, puis je suis revenu. Je ne voulais pas rester trop loin de ma tante qui était ma mère spirituelle et affective. Une femme ! On n’en fait plus des comme ça. De là, je suis allé travailler une année à Metz, puis une année à Marrakech, retour par l’Angleterre, puis le Luxembourg et à 24 ans, « Meeschterprüfung ». Et d’après vous, qu’est-ce qui se passe ? Réfléchissez avant de répondre.

Vous ouvrez une pâtisserie ?


Avec quoi ? C’est normal que vous me répondiez ainsi. C’est une question piège… Je n’avais pas un rond. Pas un rond.

Comment vit-on avec la mémoire qui est la vôtre ?


Je ne comprenais pas que la personne que je suis est une exception. On me demandait de travailler dix, quinze, vingt heures par jour. C’était normal pour moi ! Il n’y avait là pas de problème dans ma tête, tandis que pour d’autres… Et c’est là un des grands regrets de ma vie – car j’aurais pu en tant que pupille de la Nation faire des études, comme les autres. Mais qui me l’aurait dit ? C’est un des regrets de ma vie de ne pas savoir, de ne pas connaître, de ne pas avoir été instruit. Tout ce que je sais maintenant, je l’ai appris sur le tard, grâce à mon expérience, ma maturité, ma vie. Et la question que vous me posez… (Long silence.) J’ai récupéré ma santé. En revenant, j’ai déjà dit que je pesais 40 kilos. Eh bien, en trois ans, j’ai pratiqué deux fois par semaine « schwammen » – à outrance. Et à 20 ans, j’étais prêt à partir pour faire ce parcours que j’ai évoqué. Jamais je ne me suis posé de questions. J’ai logé dans des conditions… vous n’y auriez même pas mis votre vélo. Nous avons une petite-fille de 27 ans qui a le même état esprit. Il ne peut rien lui arriver ici, avec le bien-être dont nous bénéficions. Même si ce confort était moindre, ça irait aussi pour moi.


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