Mémoire collective : Tu ne coloniseras point

S’inspirant du mouvement Black Lives Matter, le collectif Richtung 22 a déboulonné provisoirement huit plaques de rues contenant des noms impliqués dans les pages noires du colonialisme. Elles sont exposées au Casino.

Un bienfaiteur ? Peut-être pas pour tout le monde. (Photo : Nuno Lucas da Costa)

Habituellement, beaucoup prêtent peu d’attention aux noms des rues lors de leurs déplacements à pied. Le groupement de jeunes artistes Richtung 22 s’est prêté au jeu et s’est rendu compte que certaines d’entre elles rendent hommage à des personnalités qui, d’une façon ou d’une autre, ont fomenté intellectuellement, scientifiquement, religieusement et surtout économiquement l’exploitation des peuples indigènes des autres continents que celui de l’Europe des Blancs. Certains ont même tué, et la plupart se sont gavés de richesses. Le collectif d’artistes s’est ainsi permis de s’approprier lesdites plaques et de les exposer au Casino. L’acte a fait couler un peu d’encre dans la presse nationale et peut à lui seul faire débat. Pour sa part, Richtung 22 se défend en remarquant que « les musées et galeries d’art n’ont traditionnellement aucun problème à présenter des œuvres pillées ». Une plainte déposée à l’encontre du collectif a entre-temps été retirée « au nom de la liberté artistique ». Se trouvent ainsi rassemblés dans cette sorte de panthéon inversé les noms de Christophe Colomb, du paneuropéen Richard Coudenhove-Kalergi, du bourgmestre Maurice Pescatore, du jésuite Jean-Philippe Bettendorff, du père Raphaël, capucin luxembourgeois, du marchand Jean-Pierre Pescatore, de l’explorateur et scientifique Guillaume Capus et du prince Henri (celui qui vécut de 1820 à 1879 et appartenait à la famille royale des Pays-Bas de l’époque).

Certaines personnalités que l’on célèbre habituellement, telles que Christophe Colomb, et sur lesquelles subsistent des zones d’ombre, étaient surtout motivées par un esprit de domination et d’exploitation d’autrui. Avec Christophe Colomb, nous sommes loin de la scène de Gérard Depardieu s’agenouillant au son de Vangelis lorsqu’il découvre les Bahamas. Les deux ans de présence du navigateur sur l’île d’« Hispaniola » ne furent aucunement un moment de détente pour la population autochtone, mais une gouvernance entachée d’exécutions sommaires, de viols et de travaux forcés, nous rapporte Richtung 22. Documents ou citations à l’appui, les autres personnages évoqués en prennent pour leur grade aussi. D’ailleurs, pour avoir une petite notion de ce délire colonial, il suffit de s’attarder quelques secondes devant une image de 1854 où l’on aperçoit une femme esclave de couleur se faire marquer au fer rouge par le dénommé marchand d’esclaves « Capitaine Canot », qui transporta, tel du bétail, des esclaves de la Guinée vers Cuba, à une époque où un certain Jean-Pierre Pescatore y marchandait du tabac, tirant profit de cette main-d’œuvre réduite à la pure insignifiance. Pourtant, aujourd’hui encore, une avenue de la ville de Luxembourg porte son nom, sans parler de la maison de retraite étoilée qui arbore également son nom de famille, une famille qui a prospéré à travers le commerce colonial.

Le Luxembourg pas tout blanc

Cette initiative de Richtung 22 s’insère dans le cadre de l’expo « Stronger than Memory and Weaker than Dewdrops » du couple Karolina Markiewicz et Pascal Piron. Le sujet de la colonisation mériterait une exposition à lui tout seul, impliquant tout un travail de recherche académique. Nous pensons bien sûr au mémoire scientifique de l’historien Régis Moes sur la collaboration coloniale belgo-luxembourgeoise au Congo. Sa lecture est édifiante, et nous sommes loin de « Tintin au Congo » d’Hergé. Depuis la publication de ce mémoire scientifique, des histoires et des recherches à propos de l’implication du Luxembourg et de Luxembourgeois aux côtés du royaume belge pendant la colonisation du Congo refont timidement surface.

Une majorité d’États européens ont mené des stratégies et politiques colonialistes. Ce furent des siècles d’exploitation, de destruction du mode de vie et de la culture de peuples autochtones, sans oublier l’endoctrinement forcé de ceux-ci par l’Église catholique. Rien que l’histoire de la traite négrière devrait pour le moins titiller nos consciences. Même si le Luxembourg n’a jamais été un État colonial, cette expo se présente, à son échelle, comme un travail de mémoire et de conscience plus que valable, et nous prêterons désormais plus attention aux noms historiques affichés sur les plaques de rue ou sur des monuments. À l’échelle mondiale, même si l’esclavage est officiellement banni après plusieurs mouvements d’insurrection contre des régimes totalitaires et colonisateurs, et malgré la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme, pour certaines populations, la vie n’est pour autant pas devenue un long fleuve tranquille. Pierre Desproges ne disait-il pas que « les hommes naissent libres et égaux en droit, et après ils se démerdent » ?

Jusqu’au 30 janvier 2022 au Casino.

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