Mode : « Je déshabille beaucoup plus que je n’habille »

Antifashion à sa manière, Laurie Lamborelle, solitaire obstinée, cultive une belle et nécessaire intransigeance. De celles qui destinent à aller plus haut.

Laurie Lamborelle vue par Patrick Galbats

L’interview se passe sur le balcon d’un appartement en marge de la capitale. Actuellement, Laurie Lamborelle travaille sur une commande pour un grand gala : « J’ai l’impression de ne toujours pas très bien savoir ce qu’est la mode », lance-t-elle, songeuse. « Je ne m’intéresse pas aux tendances. Plutôt aux pièces de vêtements en elles-mêmes. » Parce que cela dépend de qui les met ? « Je pense que tout le monde peut les mettre. Seulement, je trouve que beaucoup de gens ont l’air ‘verkleet’ » dit-elle en riant. « Verkleet », un mot qui dans la terminologie de l’artiste désigne une façon de s’habiller sans goût, de se fagoter – par opposition au style personnel qui est la « continuation de qui on est en tant que singularité ».

woxx : Est-ce que la mode est une façon d’être nu tout en étant habillé ?


Laurie Lamborelle : Le style, pour moi, est autre chose que la mode. La mode, c’est ce qui est ‘à la mode’, comme on dit : une adaptation au mainstream. Tandis que le styliste crée des pièces qui peuvent un jour être à la mode. Et puis il y a l’intemporel, qui est le grand art. Des pièces qu’on mettait il y a dix ans, qu’on remettra dans dix ans et qui représenteront toujours ton caractère. C’est ça qui est beau. La mode va trop vite… Par exemple, Martin Margiela a créé dans les années 1990 ces bottes qui ressemblent un peu à des pattes de cerf, inspirées des tabi japonais. Eh bien, je rêve toujours d’en avoir. Or nous voilà en 2019, plus de 20 ans après. Évidemment que cela a apporté une vision nouvelle sur ce que nous appelons la ‘mode’. Pareils pour les stylistes d’Anvers ou japonais comme Yamamoto, Comme des garçons, etc. Ce sont des gens qui s’affirmaient ‘antifashion’. Il y avait là Thierry Mugler, ces gens aux épaules pointues qui ont fait des défilés à la fin des années 1980. Et puis il y a eu la vague de ceux qui ont dit : nous ne voulons pas de cela, nous voulons quelque chose de serein, à l’opposé du pompeux et qui même pourrait sembler laid à tout un tas de gens. Ils ont habillé les femmes en blazers, ce que déjà Yves Saint Laurent avait fait, sauf qu’il ne s’agissait déjà plus de jouer de tous ces clichés. Ils ont complètement rompu avec ça et bien sûr on a vu apparaître des ‘sacs de pommes de terre’ à un moment, mais déjà la question du genre ne se posait plus. C’est pour cela que ça m’embête de voir des artistes parler sans cesse aujourd’hui de ‘genre’. Comme beaucoup de stylistes, j’ai intégré le côté masculin dans mes vêtements sans avoir besoin d’insister là-dessus. Les gens qui viennent acheter chez moi savent ces choses.

As-tu parfois l’impression de ne pas être comprise ?


Je ne sais pas des fois si les gens qui font appel à mes services le font parce qu’il y a peu de stylistes et de costumières au Luxembourg ou parce qu’ils sont vraiment attirés par mes vêtements, par mon travail. Mais lorsqu’ils le sont, je sens qu’ils comprennent ce que je fais.

Tu le ressens comment ?


À travers leur manière de décrire mon esthétique. Il s’agit d’ailleurs souvent de caractères intéressants.

L’attirance va dans les deux sens ?


Je suis attirée par eux aussi, oui bien sûr. Parfois, la personne m’envoie une photo d’elle en train de porter une pièce de moi, ce que j’apprécie beaucoup. J’ai de très bonnes relations avec tous mes clients. On ne parle pas que du temps qu’il fait. Ce sont des relations très personnelles. Et qui sont très précieuses pour moi.

Est-ce que dans le fait de créer des vêtements il y a quelque chose d’érotique ?


Absolument. Il y a un côté érotique. Comme le dit Haider Ackermann : ‘Un vêtement fait séduire et rêver de ce qu’il y a en dessous ou caché.’ Je suis absolument d’accord, sauf pour ceux qui sont ‘verkleet’ et que je ne trouve absolument pas érotiques.

Dans ce cas, ne faut-il pas plaindre les gens mal habillés ?


(Elle rit.) Il y a des gens pour qui cela leur est égal, et je suis très amie avec un certain nombre d’entre eux. Je ne choisis pas mes amis d’après leur façon de s’habiller. Ce serait superficiel. Savoir s’habiller est un atout. Quand je m’entends bien avec quelqu’un et qu’en plus il est bien habillé, je trouve cela plus beau encore. Cela n’a d’importance que pour moi, personnellement. Il m’arrive aussi de mettre n’importe quoi et ce n’est pas grave… J’aime ça. Seulement, je trouve débiles ces gens qui croient savoir s’habiller et qui en réalité ressemblent à des sapins de Noël.

« J’ai de très bonnes relations avec mes clients. »

Est-ce qu’il t’est déjà arrivé de trouver érotique quelqu’un qui porte des vêtements moches ?


(Rire aigu.) Comme je viens de le dire, ce n’est qu’un atout. Évidemment que porter des vêtements moches peut démolir certaines choses. C’est souvent le cas pour leurs chaussures. Je ne peux alors plus baisser les yeux…

Les vêtements doivent être électrisés…


Tout à fait. De deux personnes qui mettent la même chose, l’une est attrayante et l’autre pas. Simplement parce qu’elle donne de soi.

Du coup, est-ce que tu penses à des gens précis quand tu crées des vêtements ?


On me demande souvent ça. Il arrive qu’on le fasse pour quelqu’un d’absent. Ce n’est pas comme si on se demandait ce qui pourrait bien nous intéresser aujourd’hui. Tout est là et fait partie de ta vie depuis toujours. On n’y est peut-être pas attentif au départ, mais on le sera un jour. Et puis tout finit par se réunir et commence à faire sens. Il y a toujours un moment dans mon travail où tout à coup s’ouvre un univers, où une esthétique se construit au gré des couleurs, des matières, de la thématique, et où on a envie de rester dans cette atmosphère. C’est très beau. Et à partir de ce moment-là, les idées fusent. Et tu pourrais en faire trois des collections – à condition d’avoir l’argent… (Elle rit.)

Tu rêves parfois de ton travail ?


Pas du tout. Uniquement de mes problèmes personnels. (Elle rit.) De mes peurs… Si, il m’arrive de voir des tissus en rêve, sur lesquels je travaille intensément. Mais ce n’est pas comme si j’avais des apparitions et que je me levais le matin pour fabriquer une pièce précise. Ou alors c’est comme chez Hitchcock, qui dans un rêve avait noté une idée géniale pour un scénario : la rencontre entre un homme et une femme qui tombent amoureux l’un de l’autre. On pense souvent tenir une épiphanie, et en réalité il n’en est rien.

L’actrice Valérie Bodson pour Laurie Lamborelle (Photos : Lynn Theisen)

Est-ce que tu as des rituels ?


Il m’est impossible d’arrêter le travail avant que ça soit terminé. Une fois que je me mets à coudre, ça peut durer longtemps. Une journée entière… Je n’ai même pas envie de manger. Ce que je déteste, car manger est au moins aussi important pour moi que fabriquer des vêtements. Et j’aime prendre le temps pour manger.

Tu travailles plutôt la journée ou la nuit ?


Jamais la nuit. Mon sommeil m’importe trop. Plutôt le matin, parce que je me sens alors plus fraîche. Parfois, le matin, je me promène en forêt. 
Et puis je rentre et tout me paraît beaucoup plus facile. Une fois dehors, tout se relativise. Quand je me rends en forêt, je suis sur la route et j’ai plein d’autres pensées qui me traversent la tête. Et quand je rentre chez moi, je me rends compte qu’il y avait encore ce travail à faire, comme si je l’avais oublié. C’est ainsi que je le vis.

C’est un métier de solitaire…


Il m’arrive de partager mon travail avec des amis, parce que je suis incertaine et parce que j’ai vu cette pièce toute la journée et que je n’ai plus aucune distance par rapport à elle, qu’il faut que je me rassure. Mais en réalité, souvent je sais déjà que ce n’est pas bon. Et je sais quand c’est bon ou pas. Je travaille tous les jours, il m’arrive de varier six fois la même robe et, à la fin, j’ai quand même envie d’en faire autre chose. Et ce que je décide ce jour-là se retrouve également dans le résultat final. Ça vient toujours sur un coup de tête. On traverse un désert. On vit retiré, même si j’aime beaucoup discuter, parce que de là peut naître une nouvelle contrainte, mais la décision finale est prise de moi à moi. On ne doit pas trop se laisser influencer par les autres durant le processus de création.

Et une fois le processus terminé ?


Dès que tu termines un truc, tu tombes dans un trou. C’est le vide. Et j’ai beaucoup de mal à me remettre au travail, car je ne sais plus comment m’y prendre.

Est-ce que tu ressens une pression ?


Oui, mais qui vient de moi-même.

Et de la société ?


Aussi.

Et le fait d’habiter à Luxembourg, cela te fait quoi ?


Mais je ne vis pas ici ! (Elle rit. Elle s’est exilée à Bruxelles récemment, ndlr.) Il m’arrive de travailler ici parce que j’y ai mes clients. C’est compliqué… Il n’y a pas beaucoup de concurrence, et parfois je ressens une tendance à se laisser aller à un certain confort.

Parce qu’il n’y a pas de concurrence ou parce qu’il n’y a pas d’exemples ?


Pas d’exemples et pas d’histoire de la mode, des vêtements, ce qui n’est pas grave. Je ne condamne pas cela. Ce n’est pas une obligation. Seulement, j’ai remarqué dans mon école à Anvers, où il y avait beaucoup de concurrence, que cela vous pousse à faire des choses. Mais mon perfectionnisme, peut-être malsain, ne m’a jamais empêché de me fixer un but et de m’assurer d’avoir tout donné. Je sais que c’est le cas chez plein de gens ici. Curieusement, ce sont aussi mes amis. (Elle rit.)

Le fait d’avoir obtenu le statut d’artiste, est-ce que ça change quelque chose ?


Je n’ai pas envie de me rendre à la Chambre des métiers comme si j’étais une grande artiste et après d’être obligé de délivrer. Ce côté business me dépasse un peu. Ce n’est pas dans mes gènes. Je suis trop humaine, trop intuitive. La liberté que j’ai me permet de travailler à mon propre rythme. C’est un luxe et un dilemme. Et une sécurité. Je reçois de l’argent, mais il faut également vendre et savoir sur quoi on travaille par la suite. Sinon on ne me donnera plus rien… Qui sait ? Peut-être que dans trois ans, cette ‘sécurité’ me bloquera dans mes idées. En tout cas, je n’ai pas envie de prendre de risques énormes. J’ai une stratégie qui consiste à me construire peu à peu un réseau de clients. Tous les ans, au bout de chaque vente, des clients viennent s’ajouter. Ça me permet de développer quelque chose qui a de la substance, une base. Je ne veux pas me lancer dans un truc et après de me retrouver avec des dettes. Ce n’est pas dans ma nature, et je ne vois pas ça comme une chose intelligente à faire. Car on a besoin de beaucoup, beaucoup d’argent dans ce métier, et je ne voudrais pas de cette pression économique en plus. Je ferai un pas après l’autre…

Économiquement, tu comptes te développer comment à l’avenir ? 


J’ai eu la chance de faire ce défilé au Cercle municipal. C’était un plus par rapport à mon travail. Tout un univers. Et le fait de ne pas posséder ma boutique dans un lieu précis… De toute façon, on ne peut pas se le permettre, avec les loyers actuels ! Et si on m’en donnait une, cela m’ennuierait sans doute, parce que je serais de nouveau obligée de produire. Non, je préfère décider par moi-même. À Anvers, des stock sales sont organisées dans différents lieux cachés, qui souvent ne sont même pas situés au centre-ville et où l’on se rend exclusivement pour regarder des vêtements, pour acheter. Et je trouve ça une belle valorisation de quelque chose qui après tout pourrait être ­passager, périssable et très superficiel. Il y a une âme. L’atmosphère à Anvers est même un peu mystique durant ces stock sales… J’aimerais peut-être louer un endroit similaire pour que cela forme un tout.

« Je n’arrive pas à me mentir à moi-même. »

Parce que tout est symbolique dans ton travail ?


Il est beau de penser que les gens ne viennent pas seulement pour me soutenir. J’ai besoin de cette honnêteté. Le fake ne m’intéresse pas. Le milieu dans lequel je travaille est insupportable: par exemple, récemment, une amie a filmé avec un mannequin. Il était très beau. Il ne posait pas de questions, il était sur son portable. Je connais cela. Il y a des exceptions, mais tous les autres, ils sont là en train de dire « It’s so nice ». Ils font leurs poses, mais ils ne dégagent rien à mes yeux. D’ailleurs, pour revenir à ta question qui était de savoir si la mode est une manière d’être nu, je pense que je déshabille beaucoup plus que je n’habille. Et c’est la raison pour laquelle j’ai fait appel à des comédiennes ou des musiciennes pour que ce défilé puisse se faire, pour ce travail qui me tenait vraiment à cœur. Car avec toutes ces femmes qui se laissent prendre en photo, j’ai de très grandes affinités. Elles savent beaucoup sur moi, elles sont très proches de moi, et toutes ont une personnalité à la fois fragile et forte. Forte parce que fragile. Bien sûr, un mannequin, c’est une silhouette, et beaucoup sont connus parce qu’ils ont quelque chose de marquant. Mais je ne fais pas une chose parce qu’elle marche. Je me demande toujours : est-ce que tu es en train de te mentir ou pas ? Quand je prends des mannequins, j’ai mal au ventre, je vais me coucher en essayant de me convaincre que tout est parfait. Et le lendemain matin, je me lève et ça ne va pas du tout jusqu’au moment où je redeviens honnête avec moi-même et où je me dis qu’au fond, je ne veux pas de ça, ce n’est pas du tout moi. Un point c’est tout. D’ailleurs mon corps ne le tolérerait pas. Il est plus fort que moi. Ce n’est pas toujours facile pour mon entourage. Seulement, je n’arrive pas à me mentir à moi-même.


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