Travail et pandémie : Au-delà du « bullshit job »

La mise en évidence des rapports sociaux dans le monde du travail est un des phénomènes les plus commentés dans le cadre de la pandémie. L’historienne et chercheuse Éloïse Adde fait le point pour le woxx.

Suis-je utile ou non ? La question existentielle s’invite désormais dans nos balades au supermarché. (Photo : pexels.com/Diana D.Reinoso)

En imposant à une part importante de la population de rester chez elle, le confinement semble avoir jeté une lumière crue sur le monde du travail actuel. Si beaucoup d’employé-e-s ont pu travailler depuis leur domicile grâce à l’internet, d’autres ont dû continuer de se rendre sur leur lieu de travail, apparaissant subitement comme indispensables à la marche du monde : le personnel de la santé pour endiguer le virus, les vendeuses et vendeurs pour assurer notre approvisionnement en produits de première nécessité. Cette répartition des tâches a tôt fait de donner lieu à la lecture suivante : d’un côté, soignant-e-s et personnel de caisse incarnaient le travail véritable et essentiel ; de l’autre, celles et ceux qui pouvaient se permettre de rester chez eux faisaient figure de parasites dont on pouvait manifestement se passer.

Au premier abord, cette lecture semble faire écho à la théorie des « bullshit jobs » ou « boulots à la con » de David Graeber 1, ces emplois vides de sens et superficiels, servant en premier lieu à maintenir au pouvoir le capital financier, en occupant la population à des tâches stériles pour mieux l’abrutir et la détourner d’une possible mise en question du système. Or la critique de Graeber ne visait pas à jeter le discrédit sur tout emploi qui ne serait pas dévolu à nos besoins les plus vitaux (se soigner et se nourrir). En effet, ce qui distingue le « bullshit job » des autres emplois, ce n’est pas un utilitarisme nu, mais la question du sens. Le « bullshit job » est cet emploi tellement vain que celui qui l’exerce n’est pas capable d’en décrire le contenu ou d’en justifier l’existence. Aussi, même s’ils n’assurent pas nos besoins primordiaux, de nombreux emplois, comme ceux d’enseignant-e, d’artiste, ou encore d’avocat-e, n’en présentent-ils pas moins de sens pour les individus qui les exercent et celles et ceux qui les côtoient, et n’ont-ils plus à démontrer leur légitimité au sein du projet sociétal commun.

La culpabilité du télétravail

Cette mise en avant des emplois les plus utiles, dont les détentrices et détenteurs ont fait l’objet d’une héroïsation problématique 2, peut bien sûr s’expliquer par le sentiment de culpabilité de celles et ceux qui ont pu rester à la maison. Au-delà des motifs visant à la justifier, elle est symptomatique d’un regard moralisateur, et donc normatif, sur le travail et plus largement sur l’organisation sociale. Sous couvert de rendre justice en réhabilitant des professions dénigrées ou insuffisamment reconnues et de critiquer le modèle capitaliste, ces discours colportent au fond « l’utopie du travail » essentielle à la survie de ce même modèle. Cette utopie, et c’est en cela qu’elle est trompeuse et partant plus efficace, trouve ses racines dans l’idéologie ouvrière qui voyait effectivement dans le travail et la solidarité entre la classe ouvrière la clé de l’émancipation. Mais aujourd’hui, au gré des « métamorphoses » subies par le travail sur la longue durée, elle n’en a gardé que l’exaltation du rendement, de l’effort, du professionnalisme et sert avant tout à masquer l’égoïsme hypercompétitif et le carriérisme qui définissent le monde actuel 3.

Depuis le 19e siècle, le travail a traversé plusieurs phases qui correspondent à autant de transformations sur le plan sociétal. De plus en plus spécialisé et segmenté dans le cadre du taylorisme, il a éloigné les travailleurs-euses du produit fini et les a enfermé-e-s dans des tâches répétitives, entraînant leur insatisfaction, et donc aussi leur résistance face à cette organisation scientifique de leur activité, en vue de plus d’efficacité et de rentabilité, qui leur était imposée. Jugulées dans un premier temps par le recrutement massif d’une population rurale et d’immigré-e-s déraciné-e-s, moins regardant-e-s et peu sensibilisé-e-s à l’ethos marxiste de solidarité entre les travailleurs, cette insatisfaction et cette résistance ont ensuite été domptées de manière plus efficace par l’émergence de l’État providence, témoin d’une transformation culturelle bien plus globale. Contre la prise en charge des risques par l’État devenu social via un système d’assurances sociales, de prestations et autres garanties économiques, les travailleurs-euses ont accepté de faire le deuil définitif de leur autonomie, pourtant gage du sens de leur activité (et donc principe de leur épanouissement) – parallèlement, les biens achetés sont devenus le but de cette activité, cette nouvelle situation enchaînant plus fortement les individus à la nécessité du travail salarié en tant que dispensateur d’argent, la nouvelle valeur suprême 4.

Le capitalisme producteur 
de paresse

Or, depuis les années 1970-1980, le travail n’est plus la seule force productive et il n’y a pas assez d’emplois pour tout le monde 5. Mais au lieu de le renverser, cette configuration nouvelle a renforcé le système capitaliste. Alors qu’elle aurait pu permettre la mise au jour de nouveaux rapports entre les êtres humains en libérant les masses du diktat du travail et en ouvrant d’autres perspectives, il résulte de cette situation une précarisation toujours plus forte des individus dont le corollaire est de les rendre plus dépendants que jamais, de les fidéliser malgré eux à l’organisation capitaliste du travail. Tandis que les « heureux-ses élu-e-s » ne peuvent qu’être redevables d’avoir un emploi et tremblent à l’idée de le perdre, celles et ceux qui en sont dépourvu-e-s n’aspirent qu’à changer leur état et à ne plus passer pour les paresseuses et paresseux que, pourtant, le capitalisme même fabrique.

Peinture de L. S. Lowry

Avec l’État providence et la société de consommation, nous sommes passé-e-s du principe (marxien) de la libération par le travail à celui de la libération du travail tout court. Dans le cadre d’un travail qui n’est plus porteur de sens, car ne pouvant plus être auto-organisé par celles et ceux qui l’accomplissent, le sens est, croit-on, investi dans la sphère privée, l’organisation du temps libre (un temps libre tout autant disloqué et privé de sens que le temps de travail) devenant le lieu des vains espoirs et des futiles compensations. Derrière les apparences, en faisant du travail le moyen par lequel on se libère du travail, la nouvelle organisation a en réalité renforcé le rôle du même travail, prenant les individus au piège de la perte radicale de sens.

Alors qu’elle a été portée par de nombreux courants de gauche et se veut progressiste, la mise en avant du caractère essentiel de certains emplois généralement négligés, même si elle a pu partir d’une bonne intention en critiquant notamment les abus du monde de la finance et de l’entreprise, n’en est pas moins délétère, à sa manière, en procédant de l’idéologie issue de ce même monde. Car au fond, elle lui donne raison et lui fournit sa cohésion. Si les vendeuses et vendeurs sont essentiel-le-s, ce n’est pas parce que nous avons besoin de nous nourrir, mais parce que nous vivons dans une société construite autour de la transaction marchande.

La gauche s’embourbe dans 
ses propres théories

Ainsi, les produits de première nécessité auraient très bien pu être distribués gratuitement chaque jour par des services spéciaux de l’État à l’ensemble des citoyen-ne-s. De la même manière, actuellement, alors qu’il est possible d’être assis à côté d’un-e inconnu-e dans les transports en commun, cela pose problème lorsqu’on se trouve au théâtre ou au cinéma. Toutes ces mesures qui voudraient s’imposer comme le produit d’une appréhension logique de la réalité s’avèrent fort peu rationnelles quand on prend la peine de les contextualiser et de les comparer les unes avec les autres. Elles correspondent bien plutôt à des choix idéologiques et à des modalités particulières d’organisation sociales qu’à une réponse réfléchie et adéquate à un problème donné. Davantage que la hiérarchie injuste des professions, c’est bien plutôt l’essence même de notre organisation sociétale, des priorités qui sont les siennes, que la crise de la Covid-19 a fait ressortir.

N’est-il pas temps de nous couper des injonctions paradoxales qui pétrissent notre quotidien et de penser un mode d’organisation où le temps libre ne serait plus une fuite dans la futilité, et le travail, un processus réduit à l’utile ? N’est-il pas temps de nous demander, de manière conséquente, quelle société nous produisons à travers les choix que nous faisons ? Si aisément accepté, le confinement a signifié pour de nombreux pays la mise entre parenthèses de la vie politique, en adéquation avec une montée l’autoritarisme déjà bien analysée 6, de la vie culturelle et une paralysie de la vie sociale et économique. Au-delà de la nécessité ou non de telles mesures pour faire face à la pandémie, la facilité avec laquelle elles ont été prises, l’évidence avec laquelle le règne de l’utile et de l’utilitaire, au détriment du débat, du regard critique et du droit de penser doivent nous interroger sur le « commun 7 » que nous sommes censé-e-s bâtir en permanence, en tant qu’organisation sociale. Un commun qui se réduit comme peau de chagrin dans le cadre de la dislocation des liens du travail (et donc de la capacité des travailleurs-euses à agir uni-e-s), de l’ajournement de la vie culturelle et du triomphe de l’utilitarisme le plus rudimentaire.

1 David Graeber, « Bullshit Jobs: 
A Theory », 2018.

2 Perçue comme hautement hypocrite, elle a suscité des critiques chez les soignant-e-s, qui ont pointé la déresponsabilisation et la dépolitisation qu’elle masquait, comme ici : positivr.fr/coronavirus-lheroisation-du-personnel-soignant-cest-un-piege-car-cest-une-depolitisation

3 André Gorz, « Les métamorphoses du travail », p. 106-121.

4 André Gorz, « Les métamorphoses… », 
p. 78-88.

5 André Gorz, « Les métamorphoses… », 
p. 114-118.

6 Thierry Simonelli (interview de 
Luc Laboulle), « Die autoritäre Wende: Ein Psychoanalytiker über die Gefahren der Krise für Demokratie und Rechtsstaat », Tageblatt du 24.7.2020, 
p. 4-5.

7 Pierre Dardot, Christian Laval, « Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle », 2015.


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